2018, prix internes, 2018 : La petite rousse de Edward H. Zoé Lhuillier (TL) ; Whitechapel, Théo Sabouret (2de4) ; La sardine de Nicolas Tufel MP*


Whitechapel Théo Sabouret (2de4)

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La petite rousse de Edward HZoé Lhuillier (TL)


La petite rousse de Edward H.
Elle a fini de jouer à cache-cache, la petite rousse.
Fini ! Les longues heures de recherches et de rire sous le soleil, c'est plus pour elle.
*
Faut grandir ! Faut fuir le soleil d'été pour conserver un teint frais. Pour une rousse, les coups de soleil, c'est laid ; les bleus, c'est pire. Plus question de s'égratigner les bras aux branchages pour dégoter la meilleure cachette. Maintenant, ce sont les talons qu'il faut écorcher avec des escarpins.
Interdit de se baisser pour fouiller dans les feuillages et débusquer un camarade. Se tenir aussi droite que le pilier de la bâtisse qui va désormais lui servir de terrain de vie.
*
La petite rousse n'a d'autre choix que de contempler son paradis une dernière fois, sentir les rayons chaleureux lui caresser le visage avant que ce ne soit le fait d'un homme.
Elle doit quitter son monde d'innocence car elle est devenue pécheresse, elle est devenue femme. Divine, elle gagne l'humanité. Femme désirable, aux formes envoûtantes, rondeur des bras, rondeur des cuisses, rondeur des seins. Rond comme son chapeau, comme ses tétons.
*
Elle ne peut plus aller de l'avant, courir à toute allure pendant le décompte. Car il est devenu trop important, elle n'a plus la force de courir si longtemps (surtout en talons). L'Homme n'a pas la force de la ligne droite. Faut que ce soit cyclique, la forme parfaite de la Nature.
       *
La petite rousse si fragile à côté de ses gros piliers. Déjà le bâtiment l'avale. Le vent soulève le rideau et le bain de lumière laisse place à l'obscurité. Sa robe est de la même matière blanche que le drapé des fenêtres. Sa main posée sur la colonne s'enfonce. Elle fusionne avec l'édifice. Pour préserver la lumière de l'innocence, attaquée par la noirceur de l'âge, elle doit rentrer, prendre sa place dans la pierre, comme une pièce de puzzle. Le jeu n'est jamais fini, déjà la petite rousse se dérobe à notre regard.
Cet instant est en train de se graver dans sa mémoire. Et dans la nôtre, par la même occasion.
  *
Après un soupir éternel, elle s'apprête à rentrer dans l'humanité. L'ombre la gagne, la construction humaine la happe en son sein. Elle va quitter le paradis. Elle n'est plus si pure. La clarté divine l’inonde une dernière fois. Les cheveux de la petite rousse s'embrasent comme les viviers de l'Enfer.
*
Je me détourne du tableau. Mon cœur se brise.
L'humanité a encore accès au Paradis.
La petite rousse est toujours là.
*

Summertime, Delaware Art Museum, Wilmington.





 En Prépas
La sardine de Nicolas Tufel MP* La sardine de Nicolas  2


« Hé ! »
Ah non. Ah ça non, je pense en baissant encore plus la tête dans ma cachette.
Je cesse de respirer, un instant, j’écoute, je sens.
Il n’y a pas un bruit. Les oiseaux se sont tus, la pluie s’est arrêtée. Le silence n’est percé que par des coups répétés, frappés par des bottes, probablement jaunes et luisantes, toutes proches. Ça fait un bruit de feuilles mortes, de papier qu’on froisse, à intervalles, un rythme, une vraie chanson d’automne. J’entends les bottes qui respirent, mais tout doucement. A part ces sons bien réels, dans mes oreilles ça bourdonne, ça tambourine, c’est comme si une armée de chevaux fonçaient sur moi, me cherchant. Mais moi, je sais, on m’a dit, que ce n’est rien, qu’il faut en faire abstraction. J’en fais abstraction.
 La nuit est humide, humide de pluie tarie, humide et poisseuse. L’odeur d’humus s’échappe de partout, des feuilles, de la boue, de moi, aussi. J’y suis trop resté. La terre est meuble, froide, et glissante. Glissante, mouillée, sale. Elle s’accroche à moi, à tout. Il faudra que je lave ma chemise, mon pantalon, tout. Surtout les chaussures que Papa m’a données.
 J’ose ouvrir les yeux, un peu, et relever la tête, pour voir le ciel. Mais les étoiles sont cachées par les cimes, par les feuilles qui récoltent leur lumière. Les arbres sont hauts, si hauts qu’ils forment une voûte, avec leurs grandes branches courbées. Oui, une voûte, celle d’une église immense. Une sombre, froide et vide église. Il y a eu la cérémonie pour Maman, là-bas. Je frissonne involontairement, bougeant à peine.
« Hé, oh ! disent les bottes, encore.
—Tu l’as trouvé ? » demande une autre voix, plus aiguë.
Quoi ? A plusieurs ? C’est un jeu de la sardine, maintenant ? Un cache-cache où je suis seul, et où les autres me cherchent, c’est tricher, ça, je me dis.
« J’ai vu bouger », les bottes rétorquent.
Je n’avais pas entendu arriver la deuxième, ni ses chaussures, ni sa voix, ni son souffle. Elle aurait été formidable à ma place, silencieuse et discrète comme elle est. Mais bon, c’est moi qui me cache, et pas eux, et c’est comme ça.
« Bouger ? Il est là, ou pas ? demande-t-elle.
— Oui, j’en suis sûr, font les bottes, c’est vers ce rocher. »
Mince alors ! je fais pour moi-même.
C’est que c’est vraiment injuste. Injuste parce que bon, j’avais bien pris du temps, à choisir cette cachette. Et aussi parce que dans les bois d’à côté de chez Papa, il n’y en a pas tellement, des endroits où se cacher. Mais ce rocher, il est vraiment bien, parce que quand on s’y blottit, là, tout-contre, c’est comme si on était dans les bras d’une mère. La boue par terre est brunâtre, oui, mais on peut essuyer ce qui reste collé aux chaussures sur la pierre rectangulaire à côté.
C’est injuste, et pour la peine je ne me montrerai pas. Je déteste perdre. C’est peut-être mon plus petit défaut. Je ne sais pas ce que j’ai à prouver, ce que j’ai à montrer, mais j’ai mes raisons : perdre alors qu’on sait qu’on aurait dû gagner, c’est terrible. Terrible.
Je commence à avoir un peu froid. Le dos de mes mains, qui n’est pas sali par le brun et le rouge, est tout plein de marques, de sillons, marbré de blanc et violacé. J’empêche mes dents de claquer, pour ne pas leur faciliter la tâche, et je tente de ne pas montrer la buée blanche que je laisse échapper de ma bouche, morceaux d’âme qui s’enfuiraient de mon corps. Mes oreilles dénudées me font souffrir un peu. Il me faudra un bon chocolat, après ça, devant un bon feu.
Mais je peux encore tenir, je suis habitué au froid. Depuis que Maman est partie, le feu ne brûle pas souvent dans la cheminée et je grelotte sous mes couvertures, à l’étage. La maison est trop grande depuis qu’elle n’est plus là.
J’aimerais jeter un coup d’œil derrière, pour voir de combien de pas les bottes ont avancé, pour voir si je peux tenter de changer de cachette. Mais si je peux les voir, ils pourront aussi. Et j’aurai perdu. Et je déteste perdre.
J’entends les bottes se rapprocher encore.
C’est injuste. Ils ne m’ont pas laissé assez de temps pour me cacher. Sinon, j’aurais pu trouver un meilleur endroit, leur échapper. Ils m’ont bien eu, je dois dire. Mais c’est un peu tricher. Je ne vais pas faire de caprice, mais ce n’est pas très juste pour moi, tout ça.
Le seul moyen pour ne pas être trouvé, c’est de descendre en contre-bas, près de la rivière que j’entends glouglouter, et d’investir une petite grotte : Emma s’y est déjà cachée. Mais cela prendra du temps, et ils sont deux, ils ont deux fois plus d’yeux et d’oreilles. Ça aussi, c’est injuste. Je commence à me remettre sur mes pieds, avance de quelques pas, toujours couvert par le rocher. Je me prépare, compte jusqu’à trois pour me calmer.
Je saute. Le vent sur mes oreilles, ma vue engloutie par la rivière en bas, le froid sur ma peau, le goût de fer dans ma bouche, l’odeur de l’humus. Mes sens ne fonctionnent plus. Je crois sentir une ronce sur ma chemise carrelée rentrée dans mon pantalon, qui l’entaille.
« Tu abimes toujours tout », dit souvent Papa.
 Il a raison.
            Je me cache dans une petite grotte creusée autour du lit de la rivière. Je sens l’adrénaline se décharger en moi. Je souris de mon plus ingénu sourire. J’écoute, entends des voix. Ils m’ont vu, c’est certain.
            Je fais abstraction du bourdonnement dans mes oreilles.
            « T’as vu où il est allé ? demande une des voix.
            — Oui, je crois, viens, on va l’avoir. »
            Ma chemise est bel et bien trouée, et le froid s’y engouffre. Il n’hésite pas à mordre, à piqueter de ses griffes, de ses pics ma peau déjà blanche. Mécontent de mes mains, insatisfait de mes oreilles, c’est moi tout entier qu’il veut. Je fais la moue. J’hésite à me rendre, puisque c’est peine perdue, au moins pour avoir chaud.
            Tu détestes perdre, je me rappelle.
            Oui. Je suis de ces gens qui s’aiment à faire durer un jeu si enfantin que la course poursuite, le cache-cache. Je ne vais pas baisser les bras maintenant. Non, c’est une question de vie et de mort, de mon point de vue.
            Je plaque mes mains en coupe contre ma bouche, la protégeant d’un fragile masque de chair, réchauffant tant bien que mal mes jointures qui déjà se grippent. La rivière qui jase, jaillit d’un rocher, rejaillit d’un autre couvre le bruit de ma respiration au diaphragme qui s’affole.
            C’est dans cette rivière que j’ai joué avec Maman et Papa, avant, avec Lila ou avec les autres. Oui, je me revois encore plonger dans l’eau claire, si claire qu’on en oublierait le lit encombré de gravas marron sale. Oui, depuis tout bébé, on y joue sans cesse, je gagne à chaque fois. On s’allonge sur la berge, on contemple la voûte de la tranquille canopée, c’est beau, ça inonde les yeux, puis on s’ébat dans la rivière, on se noie. Je manque de rire en y pensant.
            Mais là, non, ce n’est pas amusant. C’est tout sauf drôle, même. Je devrais m’arrêter et aller leur dire, ce que j’en pense, de ne pas me laisser assez de temps, de s’y mettre à plusieurs. Mais si j’y vais, ça voudra dire que je les laisse gagner. Et ça, décidément, ça n’arrivera pas.
            « Il doit être là, murmure une voix qui résonne contre les rochers qui entourent la rivière.
            — Oui … Eh ! » crie l’autre voix, celle des bottes, celle des bottes jaunes et luisantes.
            Je ne dis rien.
            « Eh ! » ça répète, plus fort.
            Mais le « eh » a changé. Il a changé de ton, il a changé de timbre, de note. C’est grâce à ce changement d’intonation que je réalise que le cri m’est adressé, ici, à cet endroit. Je regarde autour, baisse les yeux. Ma chemise carrelée est déchirée, et, par moments, de son ivoire strié de rouge, elle volète, comme un drapeau blanc, une reddition que j’aurais dite à demi-mots. C’est ridicule. Depuis quand les habits décident-ils à la place de ceux qui les portent ? Et puis il a fallu que le vent souffle là, s’y faufile sans bruit, dans cette mince ouverture, si ça c’est pas de la malchance, eh !
            « Eh ! »
            C’est qu’il commence à être énervant avec son cri, à la fin, l’autre. Je me décolle à peine de ma cachette, jette un coup d’œil. Je le vois, et me voyant il crie encore :
            « Il est là ! »
            Je me replace le plus vite que je peux. Après tout, si je vais assez vite, peut-être ce sera comme si, comme s’il ne m’avait pas vu, non ?
            C’est peine perdue, et je le sais. Et je déteste perdre. Ah ! Si j’avais eu le temps qu’il faut...
            « Sors de là ! » crie-t-on.
            Alors, sans volonté, la tête baissée, je capitule, concentrant en moi la rage et l’excitation, tout tremblant d’avoir espéré, d’avoir couru, d’avoir tenu le froid à distance. Oui, le jeu est fini.
            « Et lâche-ça ! » hurle-t-on.
            C’est celle qui est silencieuse, celle qui se déplace sans bruit. Elle est grande, elle a des sardines aux épaulettes. Je regarde ce que j’ai dans les mains, ce qui vient de ma poche. Oh ! ils s’inquiètent pour bien peu, c’est un coupe-papier. Ce n’est pas fait pour faire mal, c’est fait pour ouvrir les lettres.
            « Allez ! » dit l’autre.
            Tiens ! Je m’étais trompé. Noires, les bottes. Et pas luisantes, juste noires. D’un ennui !
            Indécis, je regarde mes mains, eux, l’objet, eux. Il vaut mieux faire ce qu’ils disent. Nonchalamment, je balance mon bras, et le jette, vers eux, d’un geste aussi inutile que ridicule. La minuscule lame tombe en face des bottes noires, et reflète un instant le douloureux éclat d’une lampe au bout d’une arme.
            Ils me regardent, je les regarde. On se comprend, je crois. Je crois qu’ils comprennent que je déteste perdre. Je comprends qu’ils devaient gagner. La sardine s’approche de moi, une paire d’anneaux argentés dans les mains. Les attachant, elle dit :
            « Monsieur G., vous êtes en état d’arrestation pour les meurtres de Lila E. le 2 juin 1949 et d’Emma S. le 6 juillet 1954. Vous avez le droit de garder le silence. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. »
            Elle me regarde, avec ses yeux exorbités. Je la regarde, mes yeux à peine embués :
            « C’est injuste, je dis.
            — Je comprends. », elle dit, en hochant la tête.
            Vraiment ? Sait-elle ce que c’est de perdre quand on est sûr de gagner ?
            C’est terrible.
            Terrible.

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