2021 : Nox, Dora SCRIBE, 1er prix du concours de la nouvelle du lycée Louis le Grand, catégorie "Prépas" . "Avant la terreur de l'Erèbe", Thomas DELMAS, PCSI1 2e prix


                                                                     Nox

Ma vie a toujours été réglée comme du papier à musique. Jusqu’à ce que tout bascule.

            Un midi, à l’université de Nox, l’île où j’ai grandi, je me rendis à la grande Bibliothèque centrale. Je voulais emprunter un livre sur les origines de la Lune. Cet astre que nous vénérons est d’autant plus important qu’il est le seul que nous connaissons, car le jour n’existe pas à Nox. Je comptais passer vingt minutes à la bibliothèque, le temps de chercher les références de l’ouvrage puis de le trouver dans les rayons, et en faire une synthèse au cours du week-end afin de le rendre lundi à la première heure. J’avais tout prévu. Du moins, je le croyais. En arrivant, je demandai de l’aide au documentaliste, qui rentra les mots-clefs de mon sujet de recherche dans son logiciel. Un total de  3651 volumes et articles concernaient la Lune.

“Merci, mais je cherche quelque chose de plus spécifique. Il s’agirait de trouver des théories sur comment la Lune s’est formée.

- Très bien, je vois.”

            Il pianota quelques mots sur son clavier, puis fronça insensiblement les sourcils.

“Qu’y a-t-il ?

- C’est la première fois que cela m’arrive… dit-il en rapprochant ses yeux de l’écran comme si cela pouvait changer quoi que ce soit à l’affichage. Je ne trouve rien à ce sujet.

- Ne pensez-vous pas qu’il y a une err…

- La machine ne se trompe jamais, mademoiselle. Je ne peux rien pour vous, désolé.”

            Désappointée, je me levai et tournai les talons. Mais je ne me dirigeai pas vers la sortie. J’avais prévu de trouver des informations, et il était hors de question de changer mes projets. Comment se pouvait-il qu’aucun document ne traite de la formation de l’astre qui est pourtant notre divinité ? Je m’assis à un bureau où se trouvait un ordinateur disponible, et fis avidement ma recherche. Un message s’afficha immédiatement en rouge : “Désolé, aucun contenu ne correspond à votre recherche.” Je ne savais pas qui était désolé, mais certainement pas ce tas de plastique et de câbles électriques. Après examen des paramètres avancés, et ayant déjà dépassé le temps que j’avais envisagé de passer à la bibliothèque, je découvris que je pouvais élargir la zone de recherche au-delà de la Bibliothèque centrale. J’activai cette option, sans grand espoir néanmoins puisque la réserve de mon université disposait de tous les ouvrages existant à Nox. L’ordinateur se mit à chercher, chercher, bien plus longtemps que ce à quoi je m’attendais. Au bout d’une minute, il afficha : “1 résultat : Béatrice Delacote, Origines et mythe de la Lune ; Bibliothèque Courtin”. Courtin ? Se pouvait-il que je ne connaisse pas cette bibliothèque, moi qui étais pourtant certaine d’avoir arpenté toutes celles de Nox ? Je cliquai sur le nom de la bibliothèque, et une carte apparut à l’écran.

Je vis alors ce que je n’aurais jamais cru voir. Si la géographie de Nox m’était très familière, ce qui me fit tomber des nues était ce qui était représenté au-delà. Et plus précisément, au-delà de la mer des Larmes. Selon la théorie des habitants de Nox, en réalité enseignée comme un fait avéré, rien n’existait en effet par-delà la mer, et quiconque s’y aventurait était voué à une mort certaine. Or s’il existait une bibliothèque de l’autre côté, c’est qu’il y avait tout un monde qui nous était inconnu… ou bien caché.

La phrase du documentaliste résonna dans mon esprit. La machine ne se trompe jamais. De fait, si cet ordinateur m’avait révélé que le monde ne se résumait pas à notre île, il fallait remercier cette infime faille dans le système. Les hommes, dans leur mutisme savamment calculé, gardaient le secret. La machine, quant à elle, ignorait ce qu’elle devait taire.

            Tout à coup, et pour la première fois de ma vie, mes projets du week-end changèrent légèrement.

 

            Je sentis la venue de la nuit non pas à la tombée du jour, car à Nox nous vivons dans une nuit perpétuelle. Je la sentis au silence qui s’installa dans la maison et au-dehors, et à la lourdeur de mes paupières. Mais mon excitation et ma détermination l’emportaient de loin sur ma fatigue. Lorsque je fus certaine que tout le monde était couché, je pris mon sac à dos, sortis de ma chambre et descendis les escaliers à pas de loup. J’ouvris et refermai derrière moi la porte d’entrée le plus doucement possible. Une fois dehors, je pris une grande bouffée d’air, qui sentait l’aventure, et me mis en chemin.

Mon sac à dos contenait la carte que j’avais trouvée sur l’ordinateur et reproduite à la main, ainsi que des fruits, du pain et mon porte-monnaie –l’apanage de toute aventurière en herbe qui se respecte, en somme. Avais-je peur ? Je dois bien l’avouer. Car on racontait que de l’autre côté de la mer, il existait une titanesque boule de feu dans le ciel, éminemment dangereuse, dont le moindre des rayons pouvait vous brûler la peau ou vous aveugler à jamais.

Au début de la marche, je frissonnais, et je regrettais presque déjà la confortable chaleur de ma chambre. La carte m’indiquait de me diriger vers une forêt, au-delà de laquelle se trouvait le pont des Larmes. Je n’avais aucune idée de ce que je ferais une fois que je l’aurais atteint, mais j’y allais d’un pas ferme pour me donner courage. L’effort physique ne tarda pas à me réchauffer et, tandis que je traversais des quartiers qui m’étaient de moins en moins familiers, mes rêveries entraînèrent mes pensées vers les histoires que l’on me racontait autrefois. Mes parents me disaient que la mer des Larmes s’appelait ainsi parce qu’il y a fort, fort longtemps, la Lune se plaisait à flâner dans l’univers, et qu’un jour elle rencontra cette monstrueuse boule de feu d’un jaune vif appelée Soleil, qui darda des rayons si flamboyants en direction de la Lune qu’elle se mit à pleurer. Elle versa tant de larmes que naquit une mer qui protégeait désormais notre peuple en le maintenant éloigné de cette dangereuse lumière.

            Tandis que j’interrogeais la véracité de cette théorie, je traversais la sombre forêt qui menait au pont. Une fois arrivée sur le rivage, je vis la mer des Larmes, si sombre que l’on eût dit qu’elle était noire. À l’horizon, une brume opaque flottait à la surface. Au bord de l’eau, j’aperçus une barque et à l’intérieur, une silhouette enveloppée d’une cape.

“Excusez-moi ? dis-je en m’approchant.”

            La cape fit volte-face. Avec effroi, je découvris qu’elle était vide. Pourtant s’éleva de la barque une voix, ni masculine ni féminine.

“Je suis le passeur. Donnez-moi trois drachmes de Lune, et je vous emmènerai à Lux.

- Lux, dites-vous ?

- C’est la contrée qui se trouve de l’autre côté de la mer.”

            C’était donc bien vrai, il y avait des terres habitées en dehors de Nox. Le mythe nous avait menti.

“Combien de temps durera le voyage ?

- Vous perdrez toute notion du temps, car la brume que vous voyez là vous fera vous assoupir. Vous vous réveillerez quand nous serons passés au travers de ce nuage épais.”

            Je sortis trois drachmes de mon porte-monnaie et je tendis ma main vers la cape du passeur, qui les rangea dans une bourse. Nous embarquâmes et, au gré du clapotis de l’eau sur notre passage, nous nous dirigeâmes vers le brouillard par lequel nous fûmes bientôt happés. Juste avant que je ne m’assoupisse, je me souviens avoir vu, dressé au milieu de la brume, un immense pont de pierre, moiré d’ombre et de jour.

 

            Lorsque je commençai à recouvrer mes esprits, le passeur me dit :

“Je vous conseille de garder les yeux fermés et de placer vos mains dessus. Vous n’avez jamais vu la lumière du jour et elle risque de vous éblouir.”

            Grelottant, j’obtempérai et, peu à peu, je sentis avec soulagement une caresse de chaleur m’étreindre.

“Bienvenue à Lux, la contrée où le Soleil ne se couche jamais.”

            Derrière mes paupières encore closes, mes yeux virent le noir passer à une surprenante couleur rosée. J’écartai peu à  peu mes doigts pour m’habituer progressivement à la clarté des rayons du soleil. J’ignore si c’est l’effet de la lumière ou de l’émotion, mais des larmes perlèrent sur mes joues. J’eus l’impression d’avoir toujours été aveugle et de voir pour la première fois. Je vis l’eau, qui était non pas noire mais bleue ! Je vis l’azur du ciel, le blanc des nuages cotonneux, la teinte dorée du sable, le feuillage vert des arbres… Le monde prenait couleur.

           

            Lorsque nous accostâmes, je partis immédiatement à la recherche de la bibliothèque Courtin. Je demandai mon chemin aux passants, qui tous avaient le teint plus hâlé que moi. Au bout de quelques heures, je trouvai enfin le bâtiment. En entrant, je fus rassurée de voir qu’à Lux, les bibliothèques sont organisées comme à Nox, ce qui m’ôtait une épine du pied. Me méfiant désormais des documentalistes, je me mis à un poste d’ordinateur, et trouvai immédiatement la cote du fameux livre : Origines et mythe de la Lune. Quand je fus dans le bon rayon, quelqu’un à côté de moi prit l’ouvrage.

“Excusez-moi, je voulais emprunter ce livre, moi aussi.”

            La personne à qui je m’adressais était un jeune homme, de quelques années de plus que moi probablement. Je fus agréablement surprise par son visage solaire. Il m’expliqua qu’il écrivait un mémoire sur les mythes concernant l’obscurantisme. Vivement intéressée, je lui demandai :

“Et quels mythes étudies-tu ?

- Principalement le mythe de la Lune, selon lequel les habitants de Nox sont des machines.”

            Sidérée par ces mots, un souvenir me revint brusquement. Je me nomme Mathilde mais à Nox on m’appelait souvent “Machine”, pour me faire sentir que je n’étais personne. Je réalisai alors que l’ignorance dans laquelle on les plongeait faisait d’eux des machines, des pantins articulés. C’est ce que je compris en sortant de la nuit.



                           Avant la terreur de l'Erèbe

Le 22 avril 1848. Sans l’ombre d’une nue pour ternir sa splendeur cérulée, la voûte céleste s’étendait paisiblement au-dessus des plaines arctiques. Les vagues ondulaient sereinement, effleurant la robe nivéenne des néréides, et murmuraient un rythme doux sur lequel Borée et ses sylphides glissaient lestement. Le givre miroitait le halo lilial de l’astre impassible comme si des tréfonds de la houle septentrionale bourgeonnait une lueur frigide. Le Nord suprême était au repos dans l’éternelle blancheur de son berceau, quiet et silencieux jusque par-delà l’horizon.

            Pourtant quelques éclats de banquise dérivaient au gré des courants, exilés par l’arrivée d’une créature pérégrine parmi cette pureté glaciale et infinie : un navire formidable de chêne et de cèdre s’imposait parmi la pâleur du paysage. Voiles repliées sur ses mâts cyclopéens, le vaisseau gisait immobile contre le plateau gelé surplombant la mer. Sa charpente s’ornait déjà de flocons de gelure sous lesquels la couleur vive du bois blêmissait avec chaque souffle nordique, et une brume livide dansait sur le pont, pleine de grâce spectrale. Au-devant du bateau, la figure de proue gardait les yeux clos alors que les feuilles d’or vêtant son buste s’effritaient, empalées sur une lame de glace brandie par l’impitoyable banquise.

            Çà et là sur la calotte, les membres de l’équipage de l’HMS Eris erraient avec langueur. Certains feignaient de scruter l’horizon, comme si l’espoir de voir un brin de vert parmi le désert opalin n’avait pas flétri dans les premiers jours suivant l’échouement. Ainsi les corps piétinaient, animés par quelques velléités essoufflées, chacun dans une direction de l’étendue insondable. 

Parmi eux, l’un était plus rapide. Un long manteau noir sur ses épaules et le visage occulté par une fougueuse barbe noire ainsi que par sa casquette de capitaine, l’homme marchait à grandes enjambées. Pourtant son regard ne reflétait pas une volonté plus ardente d’outrepasser le bagne glacial. Lui non plus ne doutait pas du sort que lui réserverait le destin ; simplement, il tenait à ce que l’attente de l’échéance ne se fasse pas sous les gémissements et lamentations moroses que la solitude lui épargnerait.

Sa retraite finit par occulter le navire condamné hors de portée de sa vue. Il lâcha un soupir puis continua d’avancer plus tranquillement. Le flux du temps paraissait lui aussi se cristalliser progressivement, se figer, alors que l’esprit arpentait le blanc avec sidération comme en marge du corps tremblant. La toile immaculée qu’il arpentait accueillait les mirages et chimères que le désespoir projetait en elle. Le délire a ce charme de courtiser l’âme pour qu’elle n’ait pas à souffrir les vicissitudes de la chair ; l’espoir, lui, n’a de cesse de ruiner la paix… À ses pieds, il ne put s’empêcher de remarquer les fébriles pétales d’un perce-neige.

D’abord dubitatif puis extatique, il se murmura à lui-même: « De la terre … ». Il leva les yeux et contempla le paysage qui l’entourait : dans sa torpeur il n’avait pas remarqué l’entrée d’une grotte souterraine, épargnée de la neige et du vent, un refuge, une chance. Il s’y précipita et pénétra dans l’obscurité. Il sentait déjà au sein de l’édifice un peu plus de chaleur envahir sa chair grelottante. Il haleta un moment et admira avec joie la pâleur de sa peau se colorer légèrement, puis grisé par le confort, il laissa ses paupières s’alourdir.

            Il entendit alors un grincement acérain résonner à travers la caverne dans un rythme cadencé. Il tenta d’en percevoir la source et aperçut au loin une lueur crépitante. Il s’aventura vers elle et, au tournant d’un rocher, en trouva la source. Il fut ébloui

            Il prit quelques instants pour s’habituer à la radiance. Il se trouvait dans un antre titanesque, baignant dans une lumière crépitante. Il leva les yeux pour déterminer s’il avait rejoint la lumière du jour mais il ne découvrit qu’un plafond rocheux duquel pendait une large charpente de bois circulaire, accrochée en son centre, qui évoquait la forme d’une toile d’araignée. Elle tournait lentement sur elle-même comme un manège. Une abondance de fils d’or luisants semblaient naître de l’attache comme tirés de la surface, puis s’embobiner sur les branches de la structure, avant de se dérouler à l’extrémité des poutres, tombant en masse le long des murs de la cavité comme une cascade étincelante de ficelle, pour s’engouffrer dans les profondeurs telluriques. Le capitaine se tenait sur une plateforme encerclée par cette abîme qui accueillait le torrent doré. Sur celle-ci reposait une autre structure imposante, mais plus angulaire, rappelant celle d’un métier à tisser, qui paraissait récupérer certains des fils de la cascade et les faire passer à travers son mécanisme pour les tendre et pendre leurs bouts à des poulies. Celles-ci étaient alors mise en mouvement et glissaient le long d’un rail de bois.

Le capitaine le contempla un moment, immobile. La salle rayonnait d’une certaine fantaisie sous la braise des fils. Il s’approcha prudemment de la structure. Il remarqua alors un ample mouvement : un long bras d’airain était fixé sur le métier à tisser. Comme si dérobé à un automate, le membre métallique était composé de deux longs tubes liés par un coude et d’une main délicatement forgée. Le long bras s’étendait régulièrement vers la cascade dorée où il saisissait l’un des fils d’or pour en introduire habilement l’extrémité dans le mystérieux appareil. Le capitaine admira un de ces fils guidé à travers le mécanisme : la délicatesse de sa teinte, de sa radiance témoignait d’une splendeur par-delà le matériel, une substance du filament, de sa lueur qui attisait en l’âtre un émoi ineffable, intangible. Fasciné par cette merveille, l’homme se mit à suivre la trame du fil : mis sur la poulie, il en suivit le parcours, contournant la structure. Derrière elle, le rail devenait droit : une à une il guidait les poulies vers un autre bras mécanique, immobile cette-fois, sauf l’index et le pouce, glissés dans une paire de ciseaux dorés et ornés de motifs élégants. Le capitaine observa l’une des poulies guider son fil entre les lames, s’arrêter un instant, puis il entendit de nouveau le grincement métallique qui l’avait guidé dans cet antre. Aussitôt une onde de jais se propagea à travers le fil consumant sa radiance. Le filament noir s’effrita alors en un instant, comme nécrosé en poussière. Un frisson ébranla le capitaine et une rosée glaciale perla sur son front. Son regard se posa sur un dernier mécanisme derrière la paire de lames. Il avança en vacillant vers celui-ci. Il s’agissait d’un autre bras d’automate. Il tenait une plume avec laquelle il survolait un long parchemin, lentement déroulé par une roue en hauteur, sur lequel étaient listés une panoplie de noms. Le grincement retentit. Le bras s’actionna et d’un geste sobre grava une rature sur le papier.

Si la pâmoison séduisait de grâce le capitaine, il s’y déroba néanmoins, haletant frénétiquement, car son œil avait malgré lui repéré sur la liste funèbre le registre d’appel du HMS Eris. Ivre d’un élan primordial, comme si entendre son cœur battre plus vite l’aurait fait battre plus longtemps, il se précipita à l’assaut des ciseaux. Il tenta de briser l’outil et s’évertua à dévier le bras en vain. L’automate demeurait inébranlable. Il fallait un autre recours. L’homme eut alors une idée. Il saisit dans son manteau la poudre de son pistolet ainsi qu’un peu de cire à botte et les mélangea. Il couvrit un des fils de la substance, occultant sa lumière sous la couleur anthracite du composé qui durcit rapidement en une carapace d’une solidité adamantine. Il fixa avec trépidation l’avancée du fil endurci vers la lame fatidique.  Le grincement geignit suivi d’un morne soupir. Le fil fut coupé n’opposant presque aucune résistance à l’œuvre de l’automate.

Désemparé, le capitaine chut au sol, contemplant la succession inéluctable des poulies le long des rails. La mécanique saccadée avait un aspect presque plaisant, mélodieux, comme motif répété ou un refrain perpétuel. Un fil après l’autre… Le capitaine sentit un frisson traverser sa nuque. Le dernier fil que la première main avait saisi... Il l’observa passer à travers le métier à tisser, s’enrouler sur une poulie et entamer sa parade finale. Les fils autour aussi lui semblaient familiers. Ils lui évoquaient la mer, le grand large… la tempête, l’accalmie… la bière, les chants grotesques… Il imaginait un port ; le navire y est amarré…   

Le capitaine bondit en sursaut et, éveillé par l’image lointaine, s’élança vers les fils pendus au rail funèbre. Ses mains tremblaient, il parvenait à peine à les commander. Il saisit plusieurs fils et commença à les superposer, l’un après l’autre avec agilité. Désespérément il s’efforça de tresser les fils en cordage alors qu’ils progressaient dans leur défilé funeste. Il persista dans son art jusqu’entre les ciseaux puis d’un bond recula. La main d’automate se contracta, mais le grincement ne retentit pas. Les lames appuyaient avec virulence sur la corde tressée mais celle-ci était trop épaisse pour qu’elles puissent la cisailler. Le capitaine exsudait de joie et de soulagement, souriant d’entendre le battement vigoureux de son cœur. Le mécanisme commençait à dérailler, devenait chaotique, surchauffait alors qu’il s’efforçait de trancher à travers la corde. Le capitaine crut entendre des pas. Il opta pour la fuite. Il s’élança hors de la cavité dorée, encore euphorique, et observant au loin la lumière immaculée du soleil arctique, s’empressa de la rejoindre. Il sortit de nouveau parmi le blanc omniprésent. Dans son extase victorieuse, il avait oublié l’existence du froid qu’il redécouvrait alors dans toute sa gloire. Il s’écroula. Sur le dos, frissonnant, il arpentait l’immensité de l’azur cérulescent. Il sentait la somnolence satisfaite le bercer. Ses paupières s’alourdirent alors qu’au loin il lui semblait entendre crier « Capitaine ! …Capitaine ! …On est parvenu à déloger le navire… Capitaine ! »

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