2017. Prix internes du concours de nouvelles, catégorie "post-bac": 1er prix "Dans l'escalier" de Joséphine Haillot, 2e prix "Disneyland" d'Esther Carraud, 3e prix "La chute" de Suzanne Sester, 4e prix "La disparition" de Laure Bougle.




"Dans l’escalier" de Joséphine HAILLOT

L.Adler, Hors-Champs, 15.01.2011, France culture
- Hors Champs aujourd’hui avec Salomon Bohler.
Salomon Bohler, merci d’avoir accepté notre invitation. Vous êtes écrivain. Vous avez surgit sur la scène littéraire cette rentrée 2011. Je rappelle que vous avez remporté le prix Goncourt il y a exactement 4 jours pour votre premier roman La Clé des champs  publié aux Editions Gallimard. Je voudrais commencer cette émission en citant vos écrits: «  Je suis comme un vieux chat, je ne ronronne jamais aussi bien que quand je suis sur mon coussin préféré, territoire paisible de plaisirs oniriques. » Cette phrase, c’est l’un des personnages centraux de votre roman qui la prononce. Elle est anodine, anonyme, perdue parmi une foule d’autres phrases. Pour ma part elle m’a sauté aux yeux. Elle semblait chercher d’elle-même à être soulignée d’un coup de stylo rouge. Le Je du personnage qui n’était alors qu’un fantôme de mots m’est apparu soudainement habité par un être de chair et devenir  votre voix. Peut-être ai-je tort de voir là une clé car votre oeuvre fuit, veut s’échapper et quand on croit la saisir, elle s’évapore. Pourtant je persiste et vous pose la question : sur quel coussin vous installez-vous pour faire ronronner votre plume sur le papier ?
- Je vais vous surprendre mais oui, j’ai mon coin bien à moi. Il est cependant pas aussi commode qu’un coussin. Je voudrais revenir un instant sur votre propos. La seule clé que j’ai mise dans mon livre, c’est le titre. J’ai voulu faire un roman de l’évanouissement de l’être. D’ailleurs, ça aurait pu être un bon titre « De l’évanouissement de l’être ». C’est l’histoire d’un homme, d’un citadin qui, sans bien lui-même savoir pourquoi, décide de devenir invisible, d’être un néant. Il règle là-dessus toute sa conduite. Pour cela, il détache de lui chaque chose qui signifie son identité. Il finit par se perdre corps et âme dans la masse de la métropole, s’incorporer au chaos cosmopolite et n’être pas plus présent aux yeux du monde qu’un banc public. Et encore ! Car un banc s’il passe inaperçu reste utile. Les amoureux peuvent s’y asseoir pour se bécoter, les promeneurs pour s’y reposer, les clochards pour dormir. Lui, il est là, immobile, inutile, inexistant, encore vivant mais déjà mort. Je ne suis pas mon personnage. Le néant n’est pas ma tasse de thé, j’ai peur du vide, je pense que j’ai justement raconté une absence incarnée en espérant guérir cette phobie. Il y a toutefois un peu quelque chose de moi. Du moins, il a mes mots. Il ne vit que parce que mes mots lui donnent forme et quand il parle, il se sert encore de mes mots. Tantôt il me possède, tantôt je le possède.
- Pouvez-vous me dire ce qu’il en est du chat en vous ?
- Oh ! le chat ! le chat ! Vous avez sans doute raison. Bien que je ne sois pas suffisamment lucide pour vous dire qui parle à tel moment de mon bouquin.
- Vous avez évoqué un coin bien à vous ...
- J’en est un, comme tout le monde en fait.
- Vous voulez dire banal ?
- Non, les coins à soi n’ont jamais rien de banal. Ils sont toujours uniques quelqu’ils soient et pour qui que ce soit. On ne peut pas les comparer. Un coin à soi est relatif à l’individu et absolu à ses yeux. Mon coin à moi : la 5e et 6e marche des 14 marches de mon escalier. Je me tiens assis sur la 5e marche, dos tourné au bas de l’escalier, face au couloir qui le poursuit. Cette marche est étroite, je tente d’y faire rentrer tout mon corps. Je plis mes jambes en tailleur, comme je peux. Souvent, quand je garde une position trop longtemps, le sang ne circule plus au-delà des genoux. L’escalier est en bois clair. Le frottement répété de mes habits sur la 5e marche a finit pas la lustrer. Elle est clinquante, comme une petite maison toujours nettoyée de fond en comble, figée dans l’éternité d’un grand ménage de printemps. Toutes ces manoeuvres pour maintenir le contact entre ma peau et cette marche ! Toucher du bois ...
- Et la 6e marche ?
- Mon bureau, bas, minuscule, inconfortable. La lumière du rez-de-chaussée et de l’étage l’éclaire à peine. L’ampoule de l’escalier ne fonctionne plus. Je dois la changer, il faudrait mettre un escabeau en équilibre là au milieu. J’ai le vertige, c’est peine perdue.
- Que vous apporte d’écrire dans cet endroit insolite ?
- J’aime écrire dans le transitoire. Mon escalier n’est plus seulement un lieu de passage. J’y séjourne, j’y prends racine, je m’ankylose. Impassible, cloué, catatonique, je dérive et mon Bic avec moi. 

S. Bohler, Extraits de Carnet de Notes
1/05/09, 10h40 à ma montre
Je me sens poisseux illisible Un poisson dans l’eau justement pas. La véranda est inondée de soleil, éblouissante et radieuse. Elle m’étouffe, je suffoque déshydraté et mon inspiration sèche.
J’ai fini de mettre au point la trame de mon roman après plus d’un mois d’acharnement. J’ai rédigé les grandes lignes. Alors jee défaille, sans force et satisfait et je suis incapable de donner plus d’épaisseur à mon travail, plus de pages à cette histoire.
14h30 - Je n’en peux plus de cette baraque. On crève de chaud et ce n’est que le mois de Mai. Tout est laid, bétonné, carrelé. La pelouse est tondue, les cailloux de l’allée sont tassés, pas un plus haut que l’autre. Là-dedans j’ai l’esprit emmuré, rétréci. J’aurai dû vendre à la mort de ma mère. Au lieu de ça, je suis de retour chez mes parents ! Un appart à Paris ça coûte une blinde, un pavillon en banlieue pas un clou !
J’ai congé aujourd’hui: 1er mai, fête du travail. Tu parles ! Boulot de merde ! Pousser des brancards, conduire une ambulance vite vite à toute blinde tout gyrophares dehors pas de calme pas de répit pour écrire.
Aujourd’hui j’ai tout le temps qu’il faut et je ne ponds rien. J’ai tout en tête, toutes les ficelles en main, les mots au bout de la langue. Pourtant, rien ne sort, rien ne transpire, tout coagule.
19h03 chiffres écarlates et phosphorescents du réveil électronique - J’ai lâché le morceau. Ça ira _mieux un autre jour. C’est ce que je pense ou fais semblant de croire. Je me suis dégourdi les jambes, aéré la caboche. Je remonte l’allée en pantoufles, j’ouvre le portail puis la boîte aux lettres. Une lettre, papier à en-tête, maison d’édition, style saccadé et poli, phrases prêt-fabriquées, formules tranchantes, refus.

14/07/09,13h
J’ai couru comme un fou autour de la maison au petit matin. Attentif au bruit de mes pas sur l’herbe jaune et sur le gravier poivre et sel, je comptais mes enjambés et mes tours de piste. Le voisin s’était levé à l’aube et taillait la haie mitoyenne à coups de sécateur. Je suivais sa cadence, calquais ma course sur son rythme hoquetant. J’allais comme ivre, clopinant, insoucieux regardant le soleil à la bordure de l’horizon qui tâchait le ciel bleu profond d’or et de lilas. Le battement métronomique des lames du sécateur se suspendit. Madame Restout était réveillée et appelait son mari pour le petit-déjeuner. Je décidais de rentrer. Déboussolé à force de tourner en rond, haletant, le souffle court, je montais à l’étage pour prendre une douche. Je m’arrêtais dans l’escalier, le coeur tambour battant et la pupille qui dansait comme un derviche de Galata. Je me laissais tomber sourdement sur une marche, ma conscience, elle, restait suspendue, un lustre au plafond. Un quart d’heure passa, vide, creux et plein d’échos sous mon crâne. Puis je me relevais, je revins m’asseoir sur la cinquième marche avec de quoi écrire (Bloc note, feutre noir, idées en frac). 

4/02/10
Point final, 324 p. Manuscrit expédié. Attendre, il ne reste que ça à faire.

25/02/10, 21h10 à ma montre
Mon téléphone portable a sonné 3 coups comme au théâtre. Que jouait-on cette matinée là ? Médée ou Don Juan ? Je n’aime pas répondre au téléphone. Le combiné sur ma tempe me fait l’effet d’un flingue. Une roulette russe, il n’y a que 2 coups, une bonne et une mauvais surprise. Je baissais l’auto-radio de l’ambulance et mettait mes écouteurs tout en continuant de rouler vers je ne sais plus quelle destination, passage de l’Asile ? Un vieux monsieur n’avait pas été vu par les locataires de l’immeuble depuis presque une semaine.
Silence au bout du fil, de mort et de plomb « Monsieur Bohler ? Je suis Thomas Sarasso membre du comité de lecture Gallimard. »

2/03/12, 23h40 horloge du salon
Dernière nuit chez mes parents, à Sucy-en-Brie. J’imagine demain, j’imagine les déménageurs qui viendront chercher mes cartons et le trajet du camion jusqu’au loft immaculé tout imbibé de l’odeur de peinture fraiche que j’ai acheté à proximité de l’Opéra, et le personnel d’Emmaüs qui prendra les meubles de papa et maman (il y aura un homme pas plus haut que trois pommes à la force herculéenne qui soulèvera le buffet bressan), et où toutes ses vieilleries iront, et j’imagine comment je fermerai la porte, comment la clé tournera dans la serrure, comment je remettrai cette clé entre les mains de l’agent immobilier cravaté et épinglé. Pour finir, j’imagine comment je marcherai avec mesure vers le portail et sans me retourner.

28/10/13,16h02 GPS du taxi, Orly
J’attendais mon taxi, je désactivais le mode avion de mon portable. Trois appels manqués de mon agent, 3h20 de vol Marrakech-Paris. Je sais qu’il a raison, qu’il le fait pour mon bien. Il doit comprendre pourtant. Il le doit. Je n’y arrive pas, pas du tout, absolument plus ! Au bord de la piscine à l’ombre des parasols, sur la plage à l’ombre des palmiers, dans ma chambre d’hôtel, à la terrasse d’un café, nuit ou jour, avec ou sans cigarette, je ne peux pas ! Ma page Word reste blanche.
J’ai écouté le message vocal d’Antoine avant de grimper dans le taxi. «  Ça va faire 2 ans et toujours rien ! On commence à se poser des questions tu sais ! On t’a payé à l’avance pour ce roman! »

14/06/14, 20h50 à ma montre
Je travaille depuis 6 mois dans mon escalier, sur la 5e marche, comme au bon vieux temps. Mais l’escalier a pas 14 marches, il en a 20. Il n’est pas en bois clair mais en verre buriné. Les petits reliefs m’entaillent les cuisses. J’ai mis un numéro en bas de la dernière page que j’ai noirci : 218.
Je ne me sens pas chez moi. Je comprends (trop tard). Tout a à voir avec l’escalier. Je n’ai été un bon écrivain que parce qu’un jour j’ai posé mes fesses sur l’escalier de Sucy-en-Brie. J’ai cherché dans les pages blanches le numéro de téléphone des nouveaux propriétaires, ils seront riches, un prix au-dessus du marché. Liste rouge et je rougis de honte.
Je fais l’autruche, je ne sors plus de chez moi, je me cache sous les couvertures. J’ai une cuisine rutilante, une cuisinière BekoT56 au gaz. Je devrais être heureux. Où pourrais-je bien encore fourrer ma tête ? Et le gaz dans tout ça ?

E. Simon, « Catafalque pour S.Bohler», Libération
Romancier hypersubjectif, cruellement pessimiste et doucement sarcastique, tel est S. Bohler, l’homme de toutes les surprises. Il a voyagé sur les chemins de l’imprévu, et ce jusqu’à son suicide à l’âge de 44 ans ce jeudi 15 aout 2014. Quand, il y a 3 ans, le jury du prix Goncourt lui accorde la récompense suprême, lui-même est stupéfait. Il n’a jamais prétendu offrir des textes susceptibles de traverser les siècles. Dans une interview accordée à F. Régnier pour l’émission « Bibliothèque d’un contemporain », il s’exclamait : « Au fond, je suis toujours resté sur mon escalier, recroquevillé, à l’état larvaire. Je ne pourrai jamais faire mieux, ni être mieux que ça. Sous cette forme embryonnaire j’étais à l’apogée. Je suis sorti de l’escalier, la chute a commencé. »

 France 2, Annonce du prix Goncourt, INA
- Les prix littéraires c’est parti ! Aujourd’hui on décernait le prix Goncourt. Comme tous les ans, l’annonce des résultats s’est faite dans la bousculade et le brouhaha. On va tout de suite se retrouver en direct pour en avoir l’annonce. Je pense qu’on va avoir les images dans quelques instants. Les voici :
- Le prix Goncourt 2014 a été décerné au 2e tour de scrutin au roman de S. Bohler, Indigne de figurer ici, Editions Gallimard par 5 voix contre 3 à titre posthume. 
- Voilà pour ce qui est des prix littéraires cette année. La critique se montre dithyrambique et salue le génie du dernier livre de Bohler qui nous a quitté trop tôt.








                                       "Disneyland" d'Esther CARRAUD

Le cheval était blanc, et le prince était beau.
Derrière lui, la cape cramoisie claquait comme un drapeau. Toute brodée, qu’elle était, avec ses étoiles d’or et ses pompons ardents ; elle en jetait pour sûr, et pas un moindre éclat, l’éclat du pavillon agrippé à son mât, quand il revêt la lumière… Le ciel par devant dégageait ses nuages, rougissant de leur laine, grossière, effilochée, époussetant les moutons que le troupeau laissait ; une fois que l’azur était bien saturé, il déployait sa robe comme une écolière.
C’était quelque chose de le voir surgir, droit comme un i, taillé en v, le corps d’un Dieu et l’âme d’un chevalier ; jamais en retard, tombant toujours à pic, il s’appelait Guépard, Ferrari ou Sonic.
Les ramures s’écartaient comme des photographes : c’est le son du galop qui annonce la star. On sonne le gong, on s’active dans l’ombre, on dirige le soleil vers sa descendance blonde… L’astre va tâtonnant, aveuglé par ses feux, il court après son crush d’adolescente en chien, la tresse défaite, l’iris éclaté, pleurant des aurores par son orbite brûlée ; mais il n’a pas de bras pour retenir son bien.
Les oiseaux trompetaient, la forêt extatique paniquait comme une fan ; mais le prince fonçait, mais le prince passait : pas une mèche ne lui collait au visage. Son regard était droit comme un javelot antique ; une raie sur sa tête scindait les hémisphères, le ciel et la terre, le bien et le mal, dichotomie capillaire, mur de Berlin en plein milieu d’un crâne. Pour le reste, c’était le nez, centré, le menton, carré, le muscle, dessiné ; c’était la force et l’harmonie, la symétrie et… C’était Parfait.
Parfait galopa plusieurs heures durant, direction donjon, danger, princesse à sauver, happy ending et recommencer, jamais fatigué, toujours la pêche et la victoire facile…
Un peu d’action ? Parfait sort son épée. L’acier luit ; il a soif. Parfait prend son élan. Parfait pourfend. La sorcière tombe, coupée en deux. Son cri s’éloigne. Trop fort, Parfait. Le brushing est resté impeccable. La voie est libre : plus de ronces, plus d’orage, plus de mal sur la terre ; Parfait est un aspirateur qui ne tombe jamais en panne.
Reste le donjon. Et elle. Et le baiser. Pause vanité : Parfait inspecte son reflet dans la mare. Pas le temps de se mirer ; l’image reste, mais le prince part. Ses regards se posent sur la prison de pierre : elle l’attend, il le sait, son cœur bat sous le lierre qui couvre la façade. Les paumes étendues, les doigts écartés, il pousse les portes comme une star de théâtre. Le jour entaille la nuit, et le bélier solaire, mugissant son triomphe, enfonce les ténèbres qui saignent des étoiles.
Face à lui, une volée de marches. Parfait les gravit quatre à quatre. La cape ondule, la botte immaculée survole les étages ; chaque pierre qui s’avance est comme un piédestal, éphémère, un tremplin temporaire qui le fait s’élever, vers elle, vers le baiser… Le donjon est très haut, mais Parfait grimpe vite. La nature frémit, le soleil ébloui se colle aux meurtrières, tout se tait, tout se tend, tout se hisse sur la pointe des pieds ; dans les murs, pas une fissure qui ne soit colmatée par une chrysalide, une famille de fourmis, une clochette timide, un faucheux attendri… Parfait s’en fiche – plus tard les autographes ! Il est arrivé ; il n’est pas essoufflé ; une nouvelle porte fait barrage. Son bras, long et solennel, se tend vers la poignée. Le métal est glacé ; la peau frissonne, Parfait hésite, un déclic, la porte s’ouvre et…
Le cheval était blanc, et le prince avait chaud.
Derrière lui, la cape alourdie pesait comme un fardeau. Toute froissée, qu’elle était, avec ses étoiles jaunes et ses pompons trop gros ; elle avait rétréci pour sûr, et elle était râpée, râpeuse comme une carpette trop longtemps piétinée… C’était inutile, et puis ça tenait chaud, très chaud. Le ciel traînait dans son peignoir troué ; les nuages s’accumulaient, la laine s’emmêlait, l’azur prenait une rougeur africaine.
C’est vrai, on le voyait passer, ce Dieu déchu, un peu chevalier, plié comme un L, taillé en B… Jamais en retard, non, jamais. On le savait, c’était son tic d’être ponctuel, et c’était obsédant, ce trot lourd et lancinant, ça vous ballote les tympans comme un vaste vertige…
Le dos cassé sur la bête, il baissait la tête pour éviter les branches. Il faisait chaud, très chaud dans cette forêt. Le prince suait, les feuilles mortes craquaient sous les sabots crottés. Les vibrations du sol dérangeaient tout le monde, cette sieste universelle des choses instituées… Quand le prince passait, on entendait à peine sonner le réveil. On s’ébranlait pourtant, et sans trop se hâter, comme un lundi matin qui pue le café, on se rangeait en silence et puis on attendait. Par habitude, on secouait le soleil. L’astre va klaxonnant, allumant tous ses feux, la nuit a été blanche, il a relu Twilight sans aucun enthousiasme ; il a des cernes, la tresse défaite, l’iris éclaté : s’il aime encore, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer.
Le prince fixait un point : ça calmait la nausée. Il n’avait pas mis de gel, et la raie sur sa tête zigzaguait comme un conducteur ivre. Pour le reste, c’était le nez, enrhumé, le menton, affaissé, le muscle, effacé ; c’était la crise et l’alcoolisme et… C’était Imparfait.
Imparfait chevaucha plusieurs heures durant, direction donjon, danger, blondasse à baiser, qu’on en finisse avec ce conte de fées ; allez, de l’action… On dégaine, on enchaîne, c’est bon, c’est toujours le même boss, et il va perdre, parce que c’est son destin. La voie est libre ; plus de risque, c’est la cinématique, mais comme Imparfait est un peu asthmatique, il fait une pause à côté de la mare. Les têtards croupissent dans cette pisse aqueuse, dérangeant les traits de la face penchée, la traversant, sans crier gare… Reste le donjon. Et elle. Et le baiser. Ces lèvres asséchées par un trop long sommeil… On a beau l’arroser que toujours elle se fane, cette rose osseuse, épineuse, que l’on doit trimballer jusqu’à la salle du trône.
Plus le temps de traîner ; l’image reste, mais le Prince part. Il n’a pas un regard pour la prison de pierre. Le lierre mange la façade, comme une tumeur métastasée. Ses articulations rouillent plus vite que les portes ; les gongs gémissent, les coudes fléchissent, c’est long, très long de les ouvrir, ces foutues portes, qui pèsent plus lourd que la fatalité. Le jour défonce la nuit, et le soleil grippal, se mouchant dans les ténèbres, célèbre son triomphe avec 7000 de fièvre.
Face à lui, une volée de marches. Il commence à monter. La vue du sommet, il la connaît par cœur. Alors, il s’attarde. Il n’y avait jamais fait gaffe, au grand escalier. La poussière se tasse dans les angles des marches, des araignées crevées pendent au bout de leur toile, ridicules momies suspendues comme des sacs... On dirait un suicide collectif d’acrobates. Par endroits, la pierre se fissure. On voit de la mousse et de la moisissure. Cent ans que cette vieillerie n’a pas vu de balais… Les marches sont de hauteur inégale ; certaines bombées, certaines creusées, de cratères larges comme des séquelles d’acné… Cent ans, déjà, que ce cairn branlant sert d’abri aux mille-pattes… Et puis, il fait chaud, si chaud dans l’escalier. Pour les passer, ces meurtrières radines, les courants d’air eux-mêmes doivent être anorexiques. Le donjon est très haut, et le prince est très lent. Imparfait se consume, il halète et transpire. Plus que deux marches… Plus qu’une… Il est arrivé. La porte, la dernière porte… Il faut le faire, pour elle, pour le baiser… Le métal est glacé, la poignée tourne, la porte s’ouvre et…

Le cheval était blanc, et le prince en lambeaux.
La cape… Une loque sur un dos… C’était idiot, pour sûr… cette longue larme… cette larme séchée qui lui collait aux os… Le ciel on s’en fichait, on le voyait même plus… Sans doute que… maintenant, hein… il lui ressemblait à la cape… à cette larme stupide qui lui glaçait les os…
Il passait, encore… Jamais, jamais en retard… Jamais, mais… Maigre, creusé, comme une fosse… il n’y avait plus de raie, ses yeux erraient fantômes… C’était l’hiver, ou l’été, la forêt… Quelle forêt… Que des branches… Des ciseaux… Des ciseaux fous qui lui taillaient le dos… Et le nez… Le menton… Je suis le ténébreux, hein Nerval, le prince d’Aquitaine… La tour abolie… Et le soleil… Tu t’en souviens, Nerval, du soleil ? C’était le soleil noir de la mélancolie…
C’était Parfait… Imparfait… Plus-que-parfait… Qu’est-ce que ça fait… Qu’est-ce que ça change… Il s’égare le Prince, mais il sait où il va… Il va au pas… Au donjon… Sans danger… Il n’y a plus de sorcière… A quoi ça sert… On sait qu’elle meurt, comme tous les autres… Plus qu’une mare, plus qu’une mare aux têtards, crevés... Eux-aussi, comme tous les autres… Mais c’est pas assez profond… Pas assez pour se noyer… Il faut vivre, il faut monter les marches… Pour elle… Pour le baiser… Cent ans qu’il attend, cent ans qu’il pourrit, le squelette de Barbie dans sa robe de poupée… Sa stupide robe de bal qui lui bouffe les os…
L’escalier s’enroule comme une mue de couleuvre… Marche après marche… Meurtri… Meurtrières… Et des murs… Et des marches… Des araignées qui pendent… Mortes, sur leurs toiles… On voudrait faire comme elles… Cesser d’exister… Voir le monde à l’envers, et rejoindre le ciel, mais le ciel pour elles, c’est toujours l’escalier… Alors on continue… Cette montagne, ces pierres… Ces fossiles d’enfants qui croyaient aux sorcières… Aux princes, aux princesses… C’est fini… Personne ne rembobine la cassette… Personne ne monte l’escalier… Sauf le prince… Sauf le spectre du prince, dans la tour oubliée… Il trébuche, les os cassent un peu plus à chaque marche ratée… Est-ce la Belle au bois Dormant, ou les Noces Funèbres ?
Il arrive malgré tout, car il n’a pas le choix : il est le souvenir de l’ombre d’autrefois… La porte est devant lui, le métal est glacé, ses doigts un à un se brisent sur la poignée, la porte s’ouvre et…
Le cheval était blanc.
C’est tout ce que je sais.



"La chute" de Suzanne SESTER
         Absurde et mystérieux. Vous oubliez de lever le bon pied, vous sur-estimez l'espace entre vos deux jambes, ou bien vous sous-estimez la hauteur de la marche. C'est peut-être un rappel de la gravité envers votre vanité, impartial et douloureux, qui vous attrape par le fond de l'intestin et vous laisse en suspension pendant quelques instants qui semblent s'étirer dans l'espace de votre crâne, juste le temps de battre une ou deux fois des bras, et de vous apercevoir avec horreur et surprise que vos doigts n'ont rien d'autre pour s'accrocher que vos propres paumes qui sont déjà moites et tristement vides, avant de vous entraîner en arrière, vous attirant irrémédiablement vers l'étreinte rude et boisée des marches, dont les bords fins mordent votre colonne vertébrale et impriment des taches sur votre peau, d'une couleur rosée qui prophétise les traces verdâtres ou violettes qui les auront remplacées le lendemain.
L'expérience aurait pu être moins douloureuse si l'escalier était de ceux que l'on a recouverts d'un tapis moelleux, dans les tons bordeaux ou verts, couverts d'hideux motifs dont la fonction initiale était de donner au guéridon l'illusion d'une certaine noblesse, mais qui faisait surtout office d'attrape-poussière, une poussière que votre corps précipité aurait balayée, faite valser dans les airs, et qui pareille à un nuage aurait sûrement amorti votre funeste dégringolade. L'expérience eut été bien pire, auriez-vous glissé sur du marbre glacial et dur, indifférent à la chaleur de votre chair et à la fragilité de vos os. Mais c'est avec mollesse, douceur presque, que le bois rendu tendre par les années, usé par les pieds petits et grands qui le foulent chaque jour, embrasse votre dos, votre nuque, l'arrière de votre tête, le dessus de vos genoux qui s'entrechoquent entre eux sans bruit, et vos glapissements accidentels seuls viennent briser la cacophonie silencieuse de votre descente effrénée.
Vous comprenez vite qu'il faut se laisser aller, que cela ne sert vraiment à rien de tenter de conserver un point fixe dans les airs, ou sur le mur décrépi de la cage d'escalier ; vos yeux roulent rapidement dans vos orbites tels deux petites planètes affolées, vous-même roulez irrémédiablement vers le bas, et le monde entier roule et cabriole, échappe tout à fait à votre entendement, et la rampe danse la valse viennoise avec le plafond. Le tout vous embarque dans une ivresse douce-amer dont la saveur ressemble à celle du champagne milieu-de-gamme qu'on sert parfois aux repas de famille. C'est un divorce étrange entre votre esprit et la réalité, l'un se détachant à grand regret de l'autre qui se fond en un fatras de formes, de couleurs et de sensations indistinctes, comme broyée sous votre corps qui ne cesse de tourbillonner dans sa descente sans fin.
Quelle chance (l'idée vous vient, soudain), quelle chance que personne ne soit là pour assister à la scène que vous jouez à présent. Votre incapacité à marcher droit, toute tragique qu'elle soit pour votre squelette et votre dignité, relèverait sans nul doute d'un délicieux comique pour quiconque aurait eu l'opportunité d'en être spectateur, et vous vous félicitez de votre solitude, qui, bien qu'inutile à la préservation de votre santé, et garantissant l'absence de tout secours après réception, a le mérite de vous épargner à la fois les rires certains qu'auraient causés vos cabrioles et la confirmation du grotesque de votre rencontre brutale avec le plancher. L'humiliation engendrée par la perte totale de votre emprise sur votre corps face au vide est bien assez cuisante : pas besoin d'applaudissements.
Vous avez presque oublié où vous étiez et c'est quasiment hors de votre propre corps que vous atterrissez brusquement sur la dernière marche, valdinguez disgracieusement pour la dernière fois, tel une poupée de chiffons gris, et terminez votre mise en abîme ventre à terre, l'esprit saturé de sensations, les nerfs pétillant et brûlant partout sous l'épaisse peau qui recouvre votre mécanique malmenée. C'est le miracle redouté de l'immobile. Il tire sur votre esprit promeneur pour le ramener bien au chaud sous votre capiton, vous laissant déguster l'alliage acide des trépidations effrénées de votre coeur en panique, qui fait glouglouter abondamment votre sang dans vos veines tendues, et de la douleur qui, lancinante, colonise brusquement jambes et bras. Tentative honorable de votre part, vous roulez sur votre dos, mais la lumière du plafond vous asperge de ses étincelles crues et vous vous soumettez, les yeux d'abord mouchetés de mille taches blanchâtres, avant de se laisser couvrir par vos paupières raisonnables.
            Un voisin, mi-inquiet, mi-amusé, vous trouvera là, et, sous prétexte de vous réveiller, vous giflera plus fort que nécessaire, probablement par esprit de revanche vous avez, il est vrai, tendance à taper trop fort du pied. Et voilà la chute.


                                "La disparition" de Laure BOUGLE




Elle grelottait, les doigts gelés malgré les gants épais. Elle brûlait, elle étouffait : l’air suffoquant, la fumée noire qui montait du brasier sous la lueur jaunâtre de la lune, la clarté aveuglante des flammes, les gémissements plaintifs du bois. Elle avait peur. Une angoisse aigue, une crispation du ventre, de la gorge, elle ne devait pas bouger. Elle ne pouvait pas bouger. Un mouvement de rejet, une tentative de protestation, il n’y avait jamais de seconde chance.
Ils étaient cinq, dans leur tenues noires et jaunes, leurs bonbonnes d’oxygène sur le dos, des masques de plastique noir qui leur mangeaient le visage. Cinq insectes à l’assaut de « la saleté ». Ce monstre qu’il fallait abattre, les lattes arrachées, la structure démantelée bout à bout dans les cris de douleur et de résistance face aux mains assassines, se consumait follement en tas au milieu de la place. Il y eut un brusque effondrement, le feu se tassa, devenant tas de braises et de cendres chaudes. Thalys respira. Une voix atone jaillit de sa bouche, grise et forcée :
- C’est fini ! On rentre au quartier général !
Le capitaine Thalys sauta dans le camion et referma la portière. Les membres de l’escouade avaient retiré le lourd équipement et discutaient joyeusement à l’arrière. Elle ne devait pas montrer ce moment de faiblesse. Sa main dénudée tremblait sur le volant. Elle jeta un regard inquiet vers le rétroviseur. Le capitaine avait appris à reconnaitre les symptômes : les joues creusées, les yeux cernés, une lueur sombre dans le regard.
- Capitaine ? Vous allez bien ?
Thalys se força à répondre, elle esquissa un sourire et mécaniquement engagea la conversation avec son subordonné. Ne pas montrer le moindre signe de faiblesse. Résister. Elle devait affronter cette voix qui résonnait dans sa tête.
Arrivée au quartier, Thalys rangea le matériel et se jeta dans le premier tramway. Le souffle chaud la saisit lui rappelant la violence du brasier. Elle se força à s’asseoir, la main agrippée à la barre de métal froid. 
Elle regarda la porte automatisée de l’ascenseur s’ouvrir avec un chuintement étudié. L’image du bois grimaçant lui revint à la mémoire. Les boutons attendaient, clignotants impatiemment. Elle appuyait sur le 50 par habitude. Mais le 51 semblait plus brillant. L’idée ne lui était jamais venue d’appuyer discrètement, doucement sur le bouton :
- Accès refusé.
Une rougeur envahit ses joues. Elle appuya à nouveau, intriguée.
- Accès refusé, répéta la voix métallique emplissant la petite cabine de verre.  
- Je me suis trompée, murmura doucement Thalys. Elle sentit son visage s’empourprer.
Elle avait honte mais de quoi ? Pour la première fois elle avait pensé, osé demander un autre étage que le sien. Etait-ce seulement possible, légal ? Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent directement sur son appartement.
- Bonsoir maman, s’exclama une petite fille en combinaison blanche qui regardait l’écran allumé déversant son flot d’informations.
Elle s’en détourna quelques minutes et un sourire éclaira son visage :
- Le maitre m’a félicité pour ta promotion de capitaine devant toute la classe. Il a dit que c’était les gens comme toi qui protégeaient le bien et la liberté de l’Etat contre les « saletés ».
Sans répondre, Thalys se précipita dans la salle de bain et alluma le jet d’eau froide. Malgré son équipement d’incinérateur qui la protégeait dans ses missions, l’odeur de cendre avait imprégné ses cheveux et lui rappelait la brusque obscurité qui avait suivi l’écroulement du feu. Elle s’assit tentant de rassembler toutes les pensées qui l’agitaient. Est-ce que cela commençait toujours comme cela : une peur terrible face au brasier, un éclair de compréhension ?
Il lui fallait se souvenir. Elle devait avoir neuf ou dix ans quand le grand procès avait eu lieu. Au départ ce n’était qu’un fait-divers dans les journaux, quelques lignes rapportant la plainte de madame G. O. contre la « chose ». L’accusation fantaisiste avait tourné à l’affaire d’Etat. Des associations s’étaient emparées du débat, des sondages avaient été lancés. Une enquête avait conclu qu’environ 20 % des accidents domestiques et de travail étaient dus au risque qu’elle présentait. A l’époque, seules quelques personnes avaient protesté contre l’absurdité de l’affaire. Elles avaient été étouffées par la sentence. L’installation, condamnée à disparaitre pour nuisances répétées et atteinte à l’ordre public. On en oubliait presque les meurtres et le grand banditisme. Les conclusions de ce procès occupaient la quasi-intégralité des journaux télévisés, enflammaient l’opinion publique. Le gouvernement avait ensuite ordonné que la condamnation soit élargie à l’ensemble des installations concernées. On les remplaçait par des cabines de verres et des périphrases. Le mot avait rapidement été effacé du dictionnaire et de tous les textes, les illustrations qui le représentaient arrachées dans les livres et brûlées devant les mairies. Occasionnellement d’abord, au moment de l’anniversaire du procès, puis de manière systématique : de simple mode, la disparition de ces installations nuisibles et obscures était devenue raison d’Etat. Tout avait été effacé, supprimé, brûlé, consumé en tas noirs devant les maisons ou en amas de pierre, laissant dans les immeubles des trous béants, oublié dans les mémoires, enfouis. Entrée dans la Brigade 482 à 18 ans, elle avait participé à cette disparition au cœur même du système. Mais impossible de se rappeler le mot.
Elle attrapa une serviette et s’essuya énergiquement. Dans le grand miroir se reflétaient ses traits fatigués. Thalys vit soudain le reflet d’un de ses jeunes subordonnés qu’elle avait signalé au QG le mois dernier. David avait une attitude étrange. Il ne riait plus, son regard était grave. Elle avait fini par le convoquer dans son bureau. Il était arrivé, très calme et s’était assis.
- Je savais bien que vous finiriez par me demander des comptes, je fais des photos, je garde des traces de ce que nous détruisons. La première fois que nous en avons arraché un, que nous l’avons détruit, j’ai pensé que ce n’était rien. Mais j’avais tort. Chaque destruction est lourde de conséquences. Nous brûlons notre passé. Nous détruisons notre histoire. La famille chez qui nous étions hier, ils voulaient le garder.
- Il représentait une menace pour leurs enfants. Nous accomplissons des actions pour le bien commun. Nous réunissons la population, nous supprimons les barrières, nous annihilons la poussière. Cette « saleté » est dangereuse. Vous n’avez pas vécu à un temps où ils pullulaient. Vous ne pouvez pas vous souvenir. C’est une vraie libération.
- Vous avez oublié volontairement. On nous a fait croire que notre vie serait meilleure, mais à présent nous vivons dans un cauchemar. C’est parce que vous refusez de les défendre que nous nous devions de conserver des traces. En faisant disparaître jusqu’au mot, vous avez cru que vous pourriez l’éradiquer définitivement. Même si nous ne pouvons plus le nommer, nous conservons des images, une mémoire. Effacer un mot ne supprime pas une réalité.
- Je suis obligée de vous signaler au quartier général. Ils viendront vous chercher dans quelques minutes.
David eut un sourire, la regarda droit dans les yeux :
-  Je suis libre. Vous êtes aveuglée par ce que vous ne comprenez pas.
Libre, il était libre. Ainsi c’était la liberté qui coulait douloureusement dans ses veines depuis le matin. C’était la liberté qu’elle détruisait chaque jour un peu plus. Toutes ces installations automatisées et qui étaient censés abattre les obstacles sociaux, mettre les hommes au même niveau, ne faisaient finalement qu’interdire l’improvisation, l’ambition. On ne pouvait accéder qu’aux endroits autorisés. La volonté disparaissait. Il y eut un coup bref à la porte de la salle de bain. Thalys émergea.
- J’arrive.
Elle s’habilla et sortit.
- Il fallait que je te parle, observa son mari qui venait de rentrer de son travail et dressait la table.
- Qu’est ce qui se passe ? s’inquiéta Thalys, sans pouvoir dissimuler son angoisse.
- Rien de vraiment important. J’ai entendu au Ministère qu’ils allaient réduire les effectifs de la Brigade. Les installations commencent à se faire rares.
- Je n’ai pas vraiment envie d’en parler ce soir. On verra bien.
Thalys attendit quelques minutes avant de poursuivre :
- J’en ai assez de détruire sans savoir vraiment pourquoi. Tu n’as pas l’impression qu’en remplaçant tout cela, on a fait disparaitre quelque chose ?
-  Maman ! Tu ne peux pas dire ça, intervint la petite fille. La Brigade a emmené une maîtresse pour moins que ça. Heureusement que des élèves l’avaient dénoncée. 
- Ta fille a raison, Thalys. Tu ne peux pas te permettre de telles opinions.
- Je suis de garde ce soir, je vais me reposer ! répondit Thalys en esquissant un geste d’énervement.
Une fois allongée, les volets fermés, le capitaine tenta de fermer les yeux sans succès. Jamais son travail ne lui avait paru aussi insupportable. Tout cela était absurde. Ces destructions avaient-elles un but ? Elle se savait condamnée. Son téléphone sonna sur l’oreiller. Une installation venait d’être signalée. Elle se leva, enfila sa combinaison. Les alertes étaient devenues trop rares pour que celle-ci soit anodine.  Un simple message rassembla le reste de l’équipe.
Elle monta dans l’ascenseur.
Sa gorge se noua au moment d’appuyer sur le bouton.
Chaque seconde semblait un siècle : on la recherchait.
A la place du clignotement habituel, la lumière des néons chuta brutalement.
L’ascenseur ne s’arrêtât pas au rez-de-chaussée, ni à l’étage suivant. 
Il descendait sans un bruit sinon celui que faisait les coups répétés de Thalys contre les parois.
Elle était prisonnière, comme tous ceux qu’elle avait signalés avant elle. 
Rien à présent ne pouvait arrêter l’infernale machine tandis qu’enfin elle comprenait.




 









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