2019 : La Suppression, Théo Sabouret, 1S1 ; Un premier mai, Suzanne Sester, K1 ; Vanité, Leyane Ajaka K2 : nouvelles présentées au jury inter-lycées

Concours de nouvelles interne : 1er prix ex aequo, La Suppression, Théo Sabouret, TS1


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Il était environ 15h, mardi, quand les sages du conseil arrivèrent dans ma salle de classe. Bien que leur visites soient normales, habituelles et relativement courantes je ne m’attendais pas à les voir ce jour-là. Clairement ils ne venaient pas pour mon cours et attendaient que les élèves sortent, je le vis tout de suite dans leurs regards, venaient-ils alors pour ma famille ? Bien vite, je fis sortir les élèves de ma salle de classe, et j’envoyais la dizaine d’enfants que j’avais en charge vers la salle d’assimilation où je mis en route un cours sur la physique quantique. Les puces que nous possédons sont décidément bien utiles : dans les salles d’assimilations nos élèves plongés dans un sommeil artificiel assimilent en un temps record des leçons des plus compliquées. Nous tous, qui sommes passés par ce système, me semblons être ainsi beaucoup plus savants et sereins. De plus ce système favorise les cours qui en plus d’aider et de conditionner les élèves à l’apprentissage nous permettent de consacrer beaucoup plus de notre temps à la morale, l’éducation des jeunes. Ainsi, après les avoir laissés je retournais voir les éminents membres du conseil. Ceux-ci étaient venus de manière beaucoup plus solennelle que je ne le pensais. En effet, après les salutations habituelles ils s’adressèrent à moi de façon officielle :
« Cher professeur, nous espérons ne pas vous avoir trop effrayé par notre irruption soudaine, commença le plus jeune.
- Bien sûr nous ne nous sommes pas déplacés tous ensemble pour rien, comme vous vous en doutez probablement, continua le responsable du travail. Nous avons remarqué votre implication dans votre métier et nous avions un projet des plus louables pour vous.
- En effet, continua le chef du conseil, nous pensons que vous êtes suffisamment qualifié pour une mission d’importance capitale. Nous ne pouvons pas vous en dire plus pour le moment mais venez à la tour centrale demain à la première heure nous vous y expliquerons tout.
- Mais mes élèves ? Je ne peux pas les laisser…
- Ne vous inquiétez pas du tout, nous nous en occupons. Un remplaçant a déjà été trouvé et nous savons que vous avez préparé le programme des prochaines semaines.
- Alors j’accepte avec joie dans ces conditions, repris-je. Comme vous le savez je ferai tout pour notre cité-bulle.
- Cependant nous vous prions de ne pas parler de cette mission pour le moment, y compris à votre famille » précisa une femme qui me semblait inconnue, chose étrange par ailleurs…
Et c’est en ces termes que notre entretien s’acheva.
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Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, je me trouvai comme convenu au pied de la tour centrale. Cet édifice géant surplombait notre cité depuis toujours et d’après ce que l’on disait en atteignait la membrane de protection externe ce qui honnêtement me semble impossible. Après être rentré dans ce bâtiment mythique et centre de tout point de vue de notre société, je me présentais à l’accueil pour savoir où j’étais censé aller. Étonnement toutes les personnes que je croisai semblaient savoir qui j’étais et ce que je faisais ici, contrairement à moi… On ne me fit pas me diriger vers les étages supérieurs de la tour mais vers les sous-sols qui eux aussi s’étendaient sur un espace impressionnant. J’y retrouvais alors la mystérieuse inconnue de la veille ce qui me surprit légèrement. Bien vite elle rentra dans le vif du sujet : «  Bienvenue Monsieur le professeur, j’espère que vous vous êtes bien préparé… Je vais tout de suite vous présenter l’équipe avec laquelle vous travaillerez bientôt ».
Ainsi elle m’intégra bien vite dans un groupe d’une dizaine de personnes qui semblaient tout aussi stressées et peu informées que moi… Elle s’adressa ensuite à nous de manière très solennelle : « Bonjour, vous vous demandez sans doute pourquoi vous êtes réunis ici et maintenant et ce que vous allez y faire, ne vous inquiétez pas tout va bientôt s’éclairer… Vous allez travailler sur une mission de la plus haute importance qui sera sous sécurité absolue, pour ces raisons je vous prie de bien vouloir me suivre. »
Sur ces mots, elle nous conduisit dans une autre salle, chacun de nous avait une place attribuée et un verre rempli d’un liquide translucide posé devant soi.
« Buvez, nous dit-elle et après que nous avons fait cela, merci à tous. Cette boisson que vous venez de prendre est capitale pour la bonne tenue et la réussite de notre projet. En effet ce projet devant rester le plus secret possible, tout les matins en arrivant et tous les soirs en repartant vous boirez une boisson similaire. Ainsi vous oublierez tout ce qui se passera pendant cet intervalle, tant que vous serez hors de l’enceinte de travail… Je vois que certains d’entre vous s’indignent… Si cela peut vous rassurez, moi aussi je subis le même traitement. Je vais laisser la place à un expert qui va vous expliquer plus précisément votre rôle. »
Un vieux monsieur sorti alors de l’ombre et s’avança. « Je vais aller au plus rapide, nous dit-il, car votre mission ne doit pas attendre. Je ne sais pas ce que vous connaissez du fonctionnement de nos puces, ainsi je me doute que je vais vous apprendre quelque chose. Nos puces sont tous les matins misent à jour et synchronisées sur le serveur central. Pour le bien de la communauté certaines personnes sont régulièrement choisies pour savoir ce qu’il faudrait garder ou non dans nos puces. Nous vous avons choisi pour cela … Nous vous confierons à chacun un mot, un sujet, quelque chose à juger… Vous nous remettrez votre rapport quand celui-ci vous conviendra et l’objet de votre jugement sera conservé ou non, après l’aval du conseil bien sûr. »
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Bien que connaissant très bien les puces, je ne m’attendais vraiment pas à cela… Qu’allais-je devoir traiter ? Nous nous séparâmes et je me rendis dans le bureau qui m’était attribué.  J’y trouvais un dossier et un pass USB très ancien donnant accès à des fichiers. J’étais chargé de juger de l’utilité, ou plutôt de la futilité du mot fête… Bon je vous l’accorde cela ne m’enchantait pas trop… Je ne trouvais pas ce cas très intéressant, mais l’on m’avait clairement fait comprendre de l’importance de notre rôle pour la société donc je me mis au travail. Dans mon dossier, je trouvais des conseils censés m’aider à juger ce mot… Cela ne me semblait pas passionnant mais de manière logique, il fallait commencer par trouver les sens de ce mot pour pouvoir le juger objectivement.
 Ma tâche est en fait bien plus compliquée que je ne le pensais initialement : tout d’abord il m’a fallut un temps fou pour retrouver des sens à ce mot qui, je le réalise maintenant est très peu utilisé. En fait nous ne faisons presque plus de fêtes, ces moments de réjouissance et de commémoration… Pourquoi ? Je n’aurais jamais vraiment pensé à ce mot avant… J’ai aussi découvert que ce n’est pas la première fois que ce mot est choisi pour être jugé… Cela me semble étrange. Après en même temps cela explique mon attitude à la découverte de ce mot. Il faut que je pousse mes recherches plus loin… Non seulement sur ce mot mais aussi sur notre système, notre société et les suppressions… Mais bon, il est déjà tard et il faut que je rentre chez moi. Il me reste cependant le problème de cette fameuse boisson… Il me faudrait un moyen d’y échapper… Mais bon, je verrai.
30 %
Le lendemain, après avoir retrouvé mes souvenirs, j’étais sous le choc. Comment était-ce possible, on nous cache tant de choses ! Je ne comprends plus. Pourquoi avoir supprimé le mot loisir, réduit l’influence du mot fête et de tout ce qu’y si rapporte ? Pourquoi ces mensonges ? Mensonges… Encore un mot supprimé que j’ai trouvé dans mes recherches. Celui-ci au moins, il y a une raison. Plus j’avançais plus je découvrais des aberrations. J’en venais à douter de la société que je tenais tant à soutenir il y a quelques jours. J’étais consterné.
Il me fallait agir, je ne pouvais pas rester à rien faire comme cela. Il devait y avoir un problème quelque part, le conseil ne pouvait pas avoir voulu cela… Mes talents en informatique qui m’avaient tant servi pas le passé pouvaient encore m’être utiles. Déjà j’avais pu obtenir tant d’informations grâces à eux, maintenant il m’en fallait encore plus… Je ne voyais pas pourquoi il faudrait supprimer un mot tel que fête de nos puces. Effacer ainsi ce mot, tout ce qui s’y rapporte, tout nos souvenirs pouvant s’y rapporter et sans retour possible. Je ne comprenais plus, comment avions nous pu devenir comme cela ?
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 Bien des recherches plus tard, enfin je compris… Ce que j’avais pensé comme étant le bien, la protection pendant si longtemps n’était rien d’autre que ce que nous avions rejeté… Et sans le savoir en plus. Je n’ai pas réussi à savoir d’où venait le problème mais clairement quelqu’un ou quelque chose cherche à nous nuire. Qui ? Quoi ? Pourquoi ? Comment ? Cela je n’ai pu le trouver, mais nous sommes tous manipulés… Peut-être même le suis-je actuellement… Ces puces que je bénissais sont une véritable horreur… La fête qui me semblait si insignifiante précédemment m’a en fait permis de comprendre énormément de chose sur moi même, sur la vie et sur notre monde… Mais j’ai découvert le pire : ce n’est pas la première fois que je suis choisi pour une mission comme celle-ci… J’en suis à ma quarante-deuxième ! L’un des plus grand dévastateurs de vocabulaire, comme nous sommes nommés sans le savoir. Une véritable horreur vivante. Heureusement que j’ai ouvert les yeux !
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C’est décidé ! Je vais agir !  Oui c’est très risqué voir profondément suicidaire mais je ne peux plus faire autrement. Je m’en veux déjà suffisamment de n’avoir rien fait précédemment… J’ai ainsi inversé le processus, dans quelques minutes des centaines d’informations ayant été supprimées, sur notre histoire, sur nous, tout cela sera déversé dans les puces. La mise à jour sera automatique et immédiate…
80 %
Bien sûr je prends un risque énorme mais je ne peux faire autrement… S’il est possible que je déverse des atrocités, je donnerai beaucoup plus de bonnes choses au monde… Le ratio est incroyable… Mon rapport lui aussi sera envoyé… Enfin je l’espère…
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Je les entends. Ils sont en train de défoncer la porte de mon bureau. Je sens que cela va être ma fête… À un mauvais sens que j’ai retrouvé au début de mes recherches. Espérons qu’au moins j’apporte quelque chose d’utile cette fois…
98 %
Oh non… Je crois que je commence à me souvenir… Je me souviens des quarante-et-une fois précédentes…
100 %


1er prix concours interne, Un premier mai, Suzanne Sester, K1. 


CPGE

«- Français, Françaises, vous êtes conviés en ce premier mai par le Vainqueur de Verdun, Bienfaiteur de la Nation, à célébrer le Maréchal et tous les travailleurs de la Patrie, en vous rendant aux festivités organisées dans les stades, sur les places, et par tous les villages du pays! Un souffle printanier exalte notre jeunesse, dont les bras solides portent le futur de l’Etat et dont les jambes robustes foulent le sol de nos ancêtres! Ne manquez pas l’allocution du Maréchal à quinze heures à Saint-Etienne!
-Maréchaal, nous voilàà… »

Le reste des grésillements de l’orchestre crachés par le petit transistor de la cuisine est noyé par le bol de chicorée dans lequel Claude vient de plonger le nez. Papa est parti aider à monter l’estrade sur la grande place. Maman garde la boutique, qui ne vend plus grand chose depuis quelques mois. Aujourd’hui, exceptionnellement, les petits se gardent, afin de permettre à Claude d’aller au stade, pour voir les trapézistes, et chanter à quatorze heure avec la chorale de l’école devant le grand portrait du Maréchal.
La jeune fille mâchonne un morceau de pain au levain en pensant à la belle robe qu’elle va mettre tout à l’heure. C’est une vieille robe de Maman, qu’elle a elle-même raccommodée, ce qui lui a valu l’autorisation de la porter. La toile dentelée n’est plus si blanche, mais quand elle l’enfile, on voit ses salières, qu’elle a trop maigres, d’après Mamie.
Lorsqu’à treize heures Claude ferme la porte de la petite maison derrière elle, le soleil est haut et rond. La toile de sa robe lui colle aux aisselles, et une goutte de sueur glisse le long de son mollet droit depuis l’arrière du genou. Elle avance à bon pas vers le stade où elle a rendez-vous avec Françoise, une camarade de classe qui est super chouette. Elle retrouve son amie à l’heure prévue — tout pile —, et les deux adolescentes se claquent chacune un gros baiser sur la joue.
A l’intérieur la masse des jeunes gens est déjà dense, et les cuivres de l’orchestre poussent des grondements ponctuels, accompagnés du rythme désarticulé des tambours qui s’échauffent. Claude s’est glissée à travers la foule, et elle a maintenant les yeux levés vers les trapézistes. Deux garçons larges d’épaules, un peu plus vieux qu’elle, et une fille qui doit avoir son âge. Les muscles de leurs bras se gonflent, puis se tendent à coups secs qui envoient gicler leur transpiration vers le soleil toutes les fois que leurs mains cueillent les hanches, les chevilles, ou les poignets de la voltigeuse. Comme c’est joli ces corps qui se lancent et se balancent en fendant le ciel bleu… On dirait des hirondelles!

- Mais voyons!
 Claude a senti une main impudique agripper son fessier. Vite, elle pivote, mais le coupable a disparu derrière les rayons du soleil. Sentant l’embarras lui monter aux joues, elle tourne la tête d’un côté puis de l’autre, mais la lumière vive de l’après-midi brouille les visages de la foule.
-Claude! Tu viens?
C’est Françoise qui appelle quelques mètres plus loin. Il est l’heure de chanter. Claude se dégage d’un pas chancelant du groupe qui l’entoure et attrape son amie par le bras. Elle reste muette alors que les filles s’approchent du portrait du Maréchal, une large affiche de papier épais encadrée de minces plinthes sur laquelle on a imprimé la figure droite du patriarche national, qui, haut d’une dizaine de mètres, se dresse fièrement au beau milieu du stade .

Claude a bien chaud. La toile de la robe la gratte là où la main s’est posée, et la sueur qui commence à infiltrer le tissu alourdit l’habit. Le professeur de musique est arrivé, il fait signe au groupe qu’on va commencer l’échauffement. Ses bras s’élèvent, et avec eux les voix des uns et des autres, culminant suraiguës au sommet des gammes, puis redescendant lentement dans les  graves. Le mouvement et le volume entêtent Claude. Peut-être faudrait-il rentrer à la maison.

Tout à coup, une rumeur. Le gonflement autonome du mouvement de foule. Une bombe? Un attentat? Les Boches ou les Rouges? Pas le temps de réfléchir. Les autres de la chorale sont déjà en train de courir. Fuyez! Attention! Un camarade maladroit bouscule Claude qui pousse un petit cri, trébuche, tente de se rattraper sur son pied gauche. Mal posée, la cheville claque, une douleur blanche lui traverse le corps. Elle titube, se trouve suspendue en l’air pour l’éternité d’une demi seconde, puis bascule lourdement sur l’immense icône du Maréchal, et s’y trouve prise comme dans un filet. Les cris se dissolvent dans l’épaisseur poisseuse de la chaleur. Il ne faut plus bouger, disparaître entre les bras noirs et blancs tracés sur le papier. Mais l’adolescente est trop lourde. Sans cérémonie, l’affiche se déchire. Claude bascule de côté et sa tempe vient s’écraser contre la poussière.

Ce qui revient d’abord, c’est l’ouïe et la vue. Un flou acoustique qui croît, et une spirale de vagues couleurs où le pourpre domine. Le monde s’impose comme une masse en expansion, il écrase ce qui reste du corps et engloutit l’esprit. La joue de Claude bat contre le sol du stade. Quelque chose d’épais goutte entre ses cils. Elle a de la poussière plein le visage, la bouche sèche et métallique. Des sons se dessinent lentement dans le chaos, cris, pleurs, hurlements. Il fait trop chaud pour comprendre et le sable lui brûle l’intérieur des cuisses. Tout est douloureux, la cheville   boursoufflée, la hanche, le côté de la tête, celui qui est posé sur le sol, et l’autre aussi. Il faut faire la morte. Cesser d’exister. Retourner au lit, et se réveiller, retrouver les sourires de Papa et les caresses de Maman, la tendresse naïve des petits qui viennent la voir au lit quand il n’y a pas école, pour qu’elle joue avec eux en attendant que les parents soient levés.

*
Elle était étendue sur le côté, le corps horizontal et les yeux perdus dans le spectacle renversé des formes vivantes qui s’activaient tout autour d’elle quand brusquement jaillit hors de terre un bras semi-putréfié dont la main aux ongles terreux s’agrippa à sa cheville blessée. Réanimée par la  surprise, elle fit un mouvement pour se redresser mais son visage se décomposa de terreur à la vue du membre humanoïde qui s’était emparé d’elle. Un cri strident s’échappa de ses lèvres et alla se mêler au brouhaha environnant, tandis que, prise de panique, elle tirait sa jambe vers elle pour se défaire de la poigne sinistre qui l’entravait. L’espace d’un instant, sentant la tension se relâcher, elle se crut libérée, mais un bruit de déchirure écoeurant lui signala qu’elle n’avait fait qu’arracher le bras du sol, et elle bondit sur ses pieds parcourue de frissons et de sanglots avant de secouer fébrilement la jambe à laquelle pendouillait maintenant le morceau inanimé, l’envoyant enfin au prix de grossières gesticulations valser dans les airs et disparaître quelques mètres plus loin.

S’étant levée, elle put contempler le spectacle alentour. Ça et là, les vivants fuyaient, poursuivis par des corps désarticulés qui poussaient des râles lourds et dont la bouche ensanglantée laissait connaître la nature de leur pitance. Le mélange dissonant des hurlements d’effroi et des grondements morbides faisait jaillir dans les airs une harmonie étrange, chant de joie aux accents  funéraires, hymne au massacre. Les pitoyables proies trébuchaient souvent sur le sol dont le sable s’était sans attendre mélangé aux flots de l’hémoglobine veloutée déversée par les malchanceux, et s’était parsemé de ribambelles de boyaux roses et blancs qui rendaient la course impossible. Ponctuellement, une main grouillait, un oeil roulait, une jambe frétillait, seuls, arrachés par ceux qui avaient voulu lutter. De cette lugubre cuisine, bouillie par le soleil, se dégageait un fumet d’extase carnivore et de mort.
Un instinct souterrain la sortit de la paralysie fascinée qui l’avait envahie. S’étant emparé de ses jambes, ce vestige de vie animale la propulsa à travers le carnage, droit vers la sortie, ignorant les crissements spongieux de la matière organique sous ses chausses. Sueur et sang dégoulinaient depuis son front jusqu’au menton, brouillant à nouveau sa vue, et le blanc de son jupon était tout imbibé du pourpre qui jonchait le sol. Un cadavre vif la mordit peut-être au mollet mais déjà elle ne sentait plus rien, sinon la noirceur du ciel ensoleillé, et le poids contre son corps de l’apocalypse et de sa robe trempée.

*
Le lendemain, il pleut. Claude se réveille dans son lit. Elle a les jambes bien lourdes, et sa tête lui fait mal. De la cuisine, on entend la rediffusion du discours du Maréchal à la radio, et les petits qui piaillent. Quand l’orchestre entame son refrain habituel, ils chantent en choeur. Tout est bien. Claude sourit, s’emmitoufle dans ses draps et se tourne face au mur pour se rendormir. Dos à elle, sur la chaise près de son lit, est étendue la robe blanche de toile dentelée. Sur le jupon brillent des taches brunes.



2e prix, Vanité, Leyane Ajaka



Vanité

            Étions-nous condamnés à nous aimer ? Étions-nous implacablement maudits, voués au bonheur ? Je te regarde, et dans ce lit, je ne te vois plus. Je te regarde et tu es absent, et je ne sais pas ce que je peux bien regarder alors, mais il y a quelqu’un, quelque chose, un étranger à ta place. Je souffle tout contre ta joue, mes lèvres frôlent tes poils drus, la fumée vient s’arrondir mollement contre les paupières rouges qui couvrent tes yeux bovins. Tes narines frémissent, je peux voir les poils qui dépassent de ton nez frissonner à l’odeur de ma clope. Ta face laide me fascine comme un accident morbide au bord de l’autoroute, je me repais de penser que cette lourdeur, cette triste, horrible, captivante lourdeur si profondément inscrite dans ton visage n’est pas contagieuse. Dans un dernier grognement pâteux tu roules sur toi-même et me tournes enfin le dos, et je m’arrache des draps chauds pour fuir la vue de l’immonde filet de bave que tu laisses traîner sur l’oreiller.
            Comme les gens peuvent être décevants – surtout lorsqu’ils dorment, surtout lorsqu’ils sont irrémédiablement innocents, absolument réduits à leur présence la plus pure. Tu dors, tu ne peux pas te défendre, alors j’en profite pour projeter sur ton corps la somme infinie de mes griefs, pour tirer une vengeance mesquine et exquise de l’examen minutieux de toutes les terribles tares qui jaillissent de toi fourmillantes. Inspiration, expiration. Sous le voile de mes fantaisies sordides tu es jeune, beau, bien fait de ta personne. Tu as un sourire charmeur, des manières maladroites à l’effet désarmant. Le jour, je te désire, mais la nuit, la nuit, comme je te hais quand il fait nuit !

            Nous nous sommes rencontrés une chaude nuit de septembre. Je t’ai d’abord aperçue sortant du métro. La lumière des réverbères brillait sur tes courts cheveux noirs, et je me suis dit que la nuit avait une façon secrète et magnifique de révéler la beauté des gens. Mon regard s’est vite détaché de ta chevelure moirée, et ce sont tes jambes que j’ai rencontrées ensuite. Il y avait un bar, en bas de l’avenue, j’y étais, toi aussi, j’ai admiré tes jambes veloutées, tes genoux nus incongrument sensuels dans le tourbillon de la musique éthylisée. J’ai levé les yeux, rencontré les tiens, j’ai souri à ta chevelure magique. Glués par la sueur, aliénés par l’alcool, courant à toute allure sur les notes électriques, nous ravagions le monde, nous étions invincibles – et la nuit me faisait cadeau de ta beauté.
            Nous étions faits pour nous aimer, nous étions faits pour nous haïr. Aujourd’hui dans mes rêves je redessine à l’infini ce cadeau éphémère que j’ai cru éternel. J’aurais tant voulu t’adorer, te porter aux nues, j’aurais voulu que mon existence pave le chemin de la tienne et en éclaircisse l’horizon, mais au lieu de cela me voici qui te fais l’amour en rêve et t’exècre en réalité. Je suis inondé par le manque de toi.

            C’est comme si tu t’étais évaporé avec la frénésie de l’alcool.
            C’est comme si tu t’étais éteinte avec la lumière des réverbères.
            Dis-moi, déjà pourquoi je t’aime ?

            Tragédie est le premier mot qui sursaute dans l’esprit de qui les contemple, la fumeuse au balcon et l’amant assoupi, l’amoureuse aigrie et le buveur au bar. Il a été une fois, ils ont vécu heureux, mais une main crochue et cruelle a dévoré leurs chairs et aboli leur plaisir. Reste un amour plat, déchu de l’autel de la volupté, égaré dans une obsession maladive de l’autre et converti en haine carnivore. Assoiffés de sang ils se tournent l’un autour de l’autre, prisonniers de l’appartement comme des animaux sauvages de leur cage. Le zézaiement des crinières ébouriffées, le rugissement guttural des interminables soirées, les orgasmes alcoolisés à l’aurore ont été avalés par une dépression écrasante, et les voici immobiles, maintenus vivants par leur seule haine mutuelle. Ils s’aiment tant qu’ils ont succombé en même temps, et la solitude des humeurs noires les torture d’autant plus qu’ils la partagent.

            D’un jour à l’autre, ils ont basculé. Les mots sont trop faibles pour porter jusqu’au lecteur le poids de la lassitude qui les accable d’un coup et les détourne de la vie. D’un jour à l’autre, la fête était finie. Jambes idéales, visages idylliques, leurs corps se sont absorbés l’un l’autre, ont fusionné leurs énergies, et quittant complètement leurs individualités comme la chenille déchire son cocon ils ont appris à ne faire qu’un seul de deux – mais ce qu’ils ont vraiment appris, le grand secret des poètes, c’est qu’il n’y a pas de transcendance, et leur grandiose tentative de sublime échoue sur les écueils de l’acerbe vérité : rien n’a de sens, rien n’est beau, rien n’est vivant à part la mort.

            Où est passé l’éclat qui lustrait le présent ? Les cadavres de bouteilles et les mégots de cigarettes jonchent le sol, bibelots agaçants, souvenirs bon marché qui sont toujours moins jolis chez soi que sur les étals des commerçants. Les bouteilles sont bues, les cigarettes fumées, la joie est engloutie, l’ardeur est envolée, restent toi, moi, et dans nos oreilles l’écho lointain du faste d’une fête. La vie vrombissait de couleurs, cacophonie de superbe. Ils s’amusaient, jouaient de leur jeunesse pour se moquer de tout et célébrer la splendeur de leurs arrogances égoïstes. Rentraient à pas d’heure, insultaient les clodos du métro et les mamies de l’autobus, leur invincibilité ricochait sur les trottoirs comme le discours du capitaine sur les planchers du Titanic. Ils étaient insubmersibles. Leur amour tonitruait et s’abattait en avalanche sur l’univers, ils avaient la prétention de donner du sens à ce monde et à toutes les choses qu’ils y trouvaient et qu’ils imaginaient y être. Abondance, dissonance, assonance, discordance, et à la fin l’arrière-goût rance de la puissance qui vous hante la langue à jamais.
            Ils sont allongés sur le lit, côte-à-côte et aussi distants l’un de l’autre que la lune du soleil. L’éclipse est passée. Ils implorent la vie de leur donner une deuxième chance, athées damnés désespérés à la recherche d’un dieu auquel se confier. Ils ont découvert que l’âme humaine est immense, mais pas infinie, leurs forces individuelles plongées dans une fusion impossible ont été annihilées par le raz-de-marée d’insuffisance qu’ils ont trouvé en eux-mêmes après avoir exploré les tréfonds de l’autre. Comment exister seul à l’intérieur de soi quand on a perdu espoir en l’autre ?
            Ils imaginent leur bonheur, qui a été leur malheur. Ils avaient valsé sur la mélodie de la ville, avaient trouvé riant la plage sous les pavés, ils avaient illuminé les rues du battement de leurs vies entrelacées et repeint les moues grises des gargouilles en calaveras étoilées, investi la monotonie des immeubles de leurs voyages fantasmés, et la ville était une fête et la vie était une gloire.
            Leurs voix ne résonnent plus contre les façades brunes, la mélancolie est une sourdine qui tapisse leurs gorges et feutre leurs respirations. Ils chuchotent des pleurs, et se tournent le dos, ils ne s’entendent plus vivre assourdis par le silence de la torpeur. Ils ont goûté à tout, et plus rien n’a de goût. Leur haine réciproque les sauve l’un l’autre du suicide.

            La fête est finie, les masques sont tombés, les grimaces sont moches après le carnaval. Les cotillons gisent sur le sol et effleurent les flaques de vomi çà et là. Les invités portent encore des loups effrités que la sueur retient sur leurs pommettes. Fatigués de tournoyer, ils ont retiré leurs cothurnes, pardon, rangé leurs escarpins, et ils ronflent d’un rythme balourd. Ils ont oublié ce qu’ils étaient venus célébrer, ils sont repus c’est l’essentiel. La fête est finie, vient le mouroir, le pathétique dégouline des murs de la ville et les sourires jaunis de ces catins exténuées ornent les amours d’amertume. Maintenant ils sont tous allés dormir, et les infortunés qui se réveilleront demain n’auront d’autre choix que de retourner danser.

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