2019, Concours interne : Chloé Richard, TL Aux premières lueurs de l'aube . 3e prix, Happy land ; Océane Zhen, TS1 4e prix. CPGE, 3e prix, Silence, Iris Gilabert Manzanares, MP*1

Aux premières lueurs de l'aube, Chloé Richard, TL


Lycée
     Il est des choses les plus frustrantes de  se réveiller et de ne pas savoir où l’on est. De ne pas réussir à discerner, dans la pénombre qui nous entoure, une forme familière. De fouiller des yeux en tous sens l’endroit, et de n’accrocher son regard à rien, rien qui puisse  apaiser ce sentiment de panique qui s’installe confortablement au creux de l’estomac, et dont il est si difficile de se débarrasser.
Il faut ainsi imaginer un magnifique matin d’automne de l’année 1969, alors que le soleil se lève sur un quelconque champ de colza, vers sept heure et demi. Magnifique, car sous les rayons encore rougeâtres, le colza arbore un jaune incandescent, et l’on a l’impression que le ciel va mettre feu au champ, mais aussi à la forêt de pins secs, qui s’érige non loin. A sa lisière, dissimulé par les dernières touffes jaunes, il y a un chemin de terre battue qui mène au surplomb d’une colline. C’est là-bas qu’est garé un pickup grignoté par la rouille, une vieille Ford quatre places aux portières engoncées, striées de boue sèche. Le champ, la colline et le petit bout de forêt appartiennent à une banlieue paisible de Carson City, capitale du Nevada. Le pickup n’a pas de propriétaire connu. Dans les alentours, il n’y a uniquement que de belles maisons encadrées de haies blanches, de voitures neuves et d’écureuils curieux. Elles sont habitées par des familles exemplaires, des voisins chaleureux et des enfants rieurs, des adolescents sans histoires; de bons chrétiens.
Dans le pickup, il y a une jeune fille d’une famille exemplaire, une lycéenne sans histoires, une bonne chrétienne qui fut jadis une enfant rieuse et dont les parents sont des voisins chaleureux. Elle gît à l’arrière sur la banquette de vieux cuir ; ses jambes pâles et dénudées sont étendues, sans chaussures. Dans le froid, elle est agitée de soubresauts, vêtue d’une fine robe en lin, sobrement ornementée de dentelle. Son visage est blafard, ses lèvres prennent une teinte bleutée à la lumière naissante. Ses cheveux bruns sont éparpillés autour de sa tête comme une auréole de boucles épaisses. Rien ne laisse deviner qu’il y a un semblant de vie dans ce corps désarticulé, sinon les frissons qui le parcourent et les rares battements de ses paupières. Un éclat vint se refléter dans la vitre ; c’était son médaillon en or qui lui enserrait le cou, emmêlé à la nuque. Il y avait un portrait gravé de la Vierge Marie, et sur l’autre face, son prénom: Gabrielle.
La première sensation qui parcourut ses membres engourdis fut un picotement désagréable. Elle ne bougea pas. Elle tenta d’ouvrir les yeux mais ses cils étaient comme englués dans leur mascara. Son cœur battait fort ; il s’acharnait contre sa cage thoracique, se faisait entendre contre sa tempe dans un élan affolé. Le premier sens qui lui revint  fut l’odorat. Un parfum aigre lui envahit le nez alors que sa bouche s’emplissait d’un goût métallique; ses oreilles bruissaient. Le creux de ses épaules l’élança soudainement. Le retour aux sens, la vive perception de soi qu’implique le réveil. Déjà peut-être, regrettait-elle l’anonymat de l’inconscience. Le froid qui avait accueilli sa léthargie, lui infligeait à présent des convulsions douloureuses.
La veille était un souvenir encore brûlant. La fête. La main de Gabrielle glissa de l’accoudoir jusqu’à la banquette, étrangement poisseuse. Ses yeux mi-clos dérivaient,  se limitaient à l’encadrement du pare-brise, une immensité flamboyante de colza. La fête.
Gabrielle n’était jamais allée à une fête. Ou du moins, pas à une fête avec des gens de son âge. Gabrielle venait d’avoir dix-neuf-ans, détestait son prénom, et allait se marier. Alors elle avait demandé à ses parents si elle pouvait accompagner Fred à la soirée d’anniversaire organisée par sa sœur, Sarah. Fred n’était pas son fiancé, mais son ami. Ils avaient été ensemble au lycée jusqu’à l’année dernière. Fred était à présent en première année à l’université, et Gabrielle était revenue à la maison. Son père, avec une certaine mélancolie qui déteignait, depuis la promesse de mariage faite à M. Ronald, sur sa sévérité habituelle, accepta la requête de sa fille. Les règles avaient été concises et cinglantes, comme d’accoutumée. Gabrielle s’engouffra hâtivement dans la voiture de Fred, et ne revint pas ce soir-là.
   Finalement, ses yeux se posèrent sur sa main. Ce qu'elle vit lui fit tourner la tête. La banquette, rouge écarlate, la dentelle de sa robe, imbibée de sang, l’entourant telle une corolle macabre. Ses doigts tâtèrent le cuir gluant. Etait-ce le sien ? Tout était si rouge. Le ciel, le siège, ses mains, l’habitacle de la voiture tout entier avait été baigné de pourpre. Et son souffle se hacha, se perdit dans le soulèvement saccadé de sa poitrine…
Fred déposa Gabrielle chez Stacy, quelques pâtés de maisons plus loin. Stacy, la fille unique de voisins charmants, toujours rieuse mais pas si bonne chrétienne que cela, maquilla et apprêta Gabrielle, lui prêtant l'une de ses robes. Fred revint les chercher. La maison de Sarah se trouvait dans une autre banlieue aux belles maisons entourées de haies blanches, plus au sud de la ville. C’était une villa avec une immense terrasse, des colonnes blanches et un salon déjà investi par une cinquantaine d’étudiants. Sarah avait tout prévu ; cigarettes, alcool et « bad boys » selon ses dires, ainsi que « d’autres surprises ». Il avait été si facile de mentir à ses parents, si aisé de se fondre dans la foule dansante que Gabrielle se demandait pourquoi elle n’avait jamais eu le courage de se dérober à ses principes plus tôt. En y repensant bien, elle n’avait jamais vraiment cru que Dieu se souciait d’elle. Elle ne s’était jamais sentie aussi vivante, se déhanchant avec maladresse au milieu des autres, elle n’avait jamais autant ri, même lorsque Fred l’avait embrassée vigoureusement et l'avait traquée d’un pas d’ivresse dans toute la maison. Jamais son cœur n’avait tambouriné aussi fort que maintenant.
Maintenant.
Dans le pick-up, maintenant avec Fred…Fred ! Elle tourna violemment la tête, prise d’une angoisse terrible. Non, elle n’était pas morte, son cœur était bien là, logé dans sa poitrine. Quant à Fred, il était là aussi. Elle ne pouvait détacher son regard de ses iris vitreux, du sang sec au coin de sa bouche. Il n’avait rien de paisible, recroquevillé, là, dégoulinant de rouge.
Dieu la punissait. La châtiait en la laissant dépérir dans la voiture d’un inconnu, grelottante, figée aux côtés du cadavre du premier garçon qui l’avait embrassée, sans qu’elle l’eut vraiment voulu. Le soleil est haut, il tape contre la vitre, l’aveugle. Le corps de Fred reste dans la pénombre. Malgré toute son agitation précédente, sa poitrine semble vide. Aucune affliction ne vint submerger son âme et elle continua à fixer cet homme sans qu’aucun accablement ne vienne troubler ses réminiscences. Tout est chaud dans son esprit, mis à feu comme le ciel.
Sarah n’était pas croyante. Enfin, elle devait l’être comme quelques jeunes femmes américaines de leur âge ; en apparence. Elle a des amis qui ne sont absolument pas croyants, et elle n’a pas hésité à les inviter. Gabrielle le sait, car ses parents l’ont auparavant sermonnée à ce sujet. Et elle les a déjà vus. Ils vivent ensemble, portent de la flanelle et s’entassent chaque été dans un vieux van pour rejoindre la côte et se baigner sur les plages californiennes. Chez Sarah, ils doivent être une dizaine, se prélassant autour d’un feu de camp improvisé sur la terrasse. La fumée des flammes se mélange à celle émanant des pipes qu’ils s’échangent. Une secte, aux dires de certains. Des gens mauvais, qui se complaisent dans les valeurs du diable. Et Gabrielle est allongée sur le divan en osier de la véranda ; Fred est affalé sur elle. Elle aussi a voulu goûter aux plaquettes acidulées qui fondent sur la langue, aux senteurs entêtantes qui s’échappent lascivement des bouches des uns et des autres. Le feu se rapproche d’elle. Son cœur s’emballe, sa voix cherche désespérément à s’élever, à couvrir la musique et le vacarme mais sa bouche est pâteuse, ses jambes alourdies d’alcool ne coopèrent plus et seul des larmes trempent ses joues, trempaient ses joues comme le sang trempe la banquette du pick-up. Mais elle ne distingue plus les souvenirs de ses propres impressions, elle ne pense plus qu’au garçon, qu’à Dieu et à son mariage, et la guitare de Purple Rain n’atteint plus ses oreilles.
C’est la providence qui a arraché Fred à elle, qui l’a projeté sur les dalles de pierre avec deux bras puissants, et c’est un nouvel homme qui la surplombe, avec une carrure démesurée qui occulte les flammes. Il a cette drôle de chemise délavée, déboutonnée de haut en bas. Fred avait alors grimacé, juré et s’était rué sur lui et Gabrielle avait voulu se lever, s’enfuir mais le feu l’éblouissait et elle était tombée à genoux comme lorsque l’on implore le pardon au Père. Prise de rage, elle avait jeté la croix de son pendentif dans le brasier.  Et c’est cet homme, qui selon tous vit sans Dieu ni maître, qui entreprend de la consoler. Elle pleure, des larmes de soulagement et celles cuisantes de honte. Il lui dit son nom, Billy, elle avoue en murmurant le sien ; il la surnomme affectueusement Sun. Sun  n’a rien de rayonnante, blême comme elle est,  le nez rougi par les sanglots, échevelée et pieds nus. Il l’installe près de lui, mais qu’importe puisque Fred ne la ramènera pas chez elle. Et Billy prend plaisir à soutenir tout ce qu’il y a de plus étrange à affirmer. Il doute évidemment de Dieu. Et puis ? Le pickup.
Sun peut entendre les chants des oiseaux, elle peut bouger ses jambes endolories, tendre ses doigts. Elle n’a presque plus froid ; ne se rappelle plus de rien. Un «toc toc » résonne sur la vitre du conducteur. Un visage se presse contre la vitre. Billy.
Billy avec un sourire bienveillant et du sang plein les mains, qui lui fait signe. Un ange avec les dernières lueurs de l’aube qui couronnent ses cheveux blonds.


Happy land ; Océane Zhen, TS1 4e prix
« Paulo, réveille-toi ! »

L’appel de sa mère, Ella, tira Paulo de son sommeil agité. La chaleur étouffante de la nuit passée, et le bourdonnement incessant des mouches qui virevoltaient dans les airs le fit se retourner plusieurs fois dans son lit pendant la nuit. Il entrouvrit ses yeux, la lumière fade du soleil qui ne s’était pas encore complètement levé tapait contre sa paupière lourde.
« -Paulo ! répéta sa mère.
-J’arrive maman ! »
Il s’empressa de s’extirper de son lit, et souleva le fin tissu qui lui servait de porte. Dehors, de vagues cris lointains se faisaient entendre. Le roulement irrégulier des chariots sur le sol accidenté et le bruit des casseroles qui s’entrechoquaient annonçait le début d’une longue journée. La ville s’éveillait lentement.
Paulo vivait au Happyland. C’est ainsi que se nomme l’un des plus grands bidonvilles des Philippines, situé dans le quartier populaire du Tondo, à Manille. Paulo ne savait pas vraiment lire, mais il avait deviné tout de moins que le nom « Happyland » ne seyait pas vraiment à sa ville. Pour lui, il était assez étonnant d’associer son bidonville à un mot souvent accolé à « Birthday » ou « Christmas », comme il l’avait souvent vu sur les cartes dans les poubelles qu’il était chargé de trier. En effet, à Happyland, on ne fêtait jamais les anniversaires, et encore moins Noel.
« -Paulo !
-Oui, maman, j’arrive ! »
Paulo rejoignit Ella qui se tenait près d’un tas de sacs opaques noirs, dont l’odeur nauséabonde qui s’en dégageait laisser deviner le contenu. Ella fit un bref geste de la main en désignant les sacs, et voyant que son fils hochait doucement la tête, elle lui sourit et ébouriffa ses cheveux avant de s’en aller d’un pas lourd. Ainsi, Paulo s’attela à sa tâche. Il devait trier ces poubelles, séparer le plastique du papier, ce qui est recyclable des déchets organiques, et ce avant midi pour pouvoir aller revendre le plastique l’après-midi même.
Les mains de Paulo volaient au-dessus de la pile de déchets. Il avait de belles mains, avec des doigts très longs et des ongles ronds abîmés. On le surnommait « Paulo le magicien », car sa vitesse de tri et la délicatesse de son travail surprenait tout Happyland. Ella en était très fière, et comptait sur la magie de ces mains pour faire vivre sa famille, c’est-à-dire Paulo, Vida et elle-même. Vida n’avait que quatre ans, et entre prendre soin de sa fille et récolter les déchets, Ella était déjà débordée. Elle devait en plus réparer de temps à autre leur maison, qui n’était en réalité qu’un enchevêtrement géométrique de cartons et de plaques en acier supportant mal la pluie. C’est donc à Paulo, le grand-frère, que revenait la pénible tache du tri des ordures, qu’il accomplissait à merveille par ses talents de magicien.
   Mais existait un autre « Paulo le magicien » dont tout le monde ignore l’existence. Celui qui la nuit, à la faible lueur de la seule ampoule disponible dans sa maison, grattait son crayon contre les feuilles de papier vierge froissées qu’il arrivait parfois à dénicher. Il dessinait sa ville, Happyland, mais aussi la ville de Manille qu’il avait vu deux ou trois fois, avec ses grandes tours qui transpercent les nuages. La première fois que Paulo pénétra dans la ville, il resta bouche-bée. Les bâtiments lui semblaient sans fin. Il avait beau lever la tête et se tordre le cou, il n’arrivait pas à en apercevoir le bout. Il avait alors été pris de vertige et baissa la tête sur ses pieds sales et boueuses, chaussés seulement d’une paire de claquettes. Soudain, il avait honte. Les passants commençaient à le dévisager, et Paulo s’enfuit. Depuis ce jour-là, il rêve tous les soirs de ces grandes tours majestueuses, et entreprit de les reproduire sur papier le plus fidèlement possible.
 Entre ces croquis urbains, Paulo dessinait surtout le visage de Lani.
A la pensée de Lani, Paulo esquissa un léger sourire triste et s’arrêta pendant un moment de déterrer les bouteilles en plastique. A vrai dire, il ne connaissait même pas son nom, mais il en était fou amoureux. Il l’avait aperçu lorsqu’il s’était introduit dans la ville pour la deuxième fois. Cette fois-là, Paulo avait fait un effort vestimentaire pour ne pas être un phénomène de foire. Il avait retrouvé un vieux t-shirt blanc et un short noir pas trop usé, et s’était rincé de partout avant de quitter Happyland. Lorsqu’il traversait le parc municipal de Manille, s’émerveillant sur les variétés de fleurs odorantes qui s’y trouvaient, il découvrit la plus belle chose qu’il n’avait jamais vu. Assise sur un banc, une jeune fille aux cheveux courts toute vêtue de blanc, lisait. Paulo détaillait son visage : ses cils courbés, ses yeux mi-clos, son nez un peu tordu et ses lèvres fines. Il arrêta son regard sur ses mains rondes et ses jambes fines, et se surprit à rougir un peu. Il aimait avant tout l’expression de la fille, elle semblait si paisible, si pure, comme un ange descendu du paradis. Il la surnomma alors Lani, et murmurait son nom à chaque fois qu’il était à bout, comme une incantation divine qui lui donnait la force de continuer à ….
« -Paulo ! un cri interrompit ses pensées.
-Vida ! Qu’est-ce que tu fais là, mon chou ? »
Paulo embrassa délicatement sa petite sœur sur le front.
« -Maman m’a dit de te dire que…que bientôt il est mi-midi…et qu’il faut que Paulo tu finis avant de rentrer…manger. »
Vida ne parlait pas très fluidement pour son âge, et cela inquiétait beaucoup Paulo qui se débrouillait pour lui donner des petites leçons le soir avant qu’elle ne se couche. Il l’appâtait avec de petites babioles qu’il trouvait dans les sacs, et ces leçons commencent à faire effet, ce qui réjouissait le grand frère. Ils ne pouvaient pas se permettre d’aller à l’école, mais au moins Paulo pouvait aider sa sœur à sa manière.
« - D’accord, merci beaucoup Vida. répondit Paulo »
Il avait quasiment terminé, et l’idée du repas accéléra ses mouvements. Les repas du midi n’était pas vraiment un festin, seulement un peu de galette grillée et de pomme de terre, mais le ventre creux de Paulo qui n’avait pas mangé depuis le matin les accepterait volontiers. Paulo referma les sacs triés, et se dirigea d’un pas ferme vers sa maison.
  L’après-midi passa en un éclair. Il y avait beaucoup trop de choses à faire pour que Paulo puisse penser à autre choses que son travail. Il devait apporter les sacs triés chez Simba, celui qui s’occupe de la revente des plastiques, négocier le prix, et aider Ella à récolter de nouveaux sacs de déchets. La chaleur de l’après-midi accentuait l’odeur fétide qui se dégageait de tout Happyland. Les insectes et rongeurs proliféraient.
 Quand Paulo eu enfin le temps de se reposer, c’était de nouveau la nuit. Happyland perdait progressivement son effervescence quotidienne pour laisser place à un silence pesant. Ella et Vida étaient couchées, Paulo en profita pour se faufiler dehors. Il se posta devant sa maison et leva la tête pour contempler les étoiles. Il n’en voyait aucune. Il sentit une mauvaise odeur lui chatouiller les narines, il tourna la tête et vit qu’Ella avait déjà préparé les sacs qu’il devait trier demain. Il soupira légèrement.
Il aimait s’imaginer une autre vie. Il aimait rêver qu’il habitait à quelques kilomètres, dans un petit appartement avec Vida qui prenait des cours d’orthophonie, et Ella qui ne soupirait pas toutes les minutes. Il rêvait qu’il rencontrait Lani à l’école, qu’il pouvait admirer son profil à longueur de journée. Pourtant, ce n’était qu’un rêve. Paulo vivait toujours dans des cartons, Vida balbutiait toujours et les cheveux d’Ella se grisaient aux fils des jours. Quant à Lani, Paulo avait honte de penser à elle. Il avait l’impression que ses pensées salissaient sa belle robe blanche, comme ses mains crasseuses à fouiller dans les sacs poubelles salissaient ses portraits qu’il esquissait. Lani méritait beaucoup mieux, elle devrait être aux bras d’un homme beau, propre et riche, pas dans le cœur d’un pauvre garçon de bidonville.
Paulo s’était déjà demandé pourquoi est-ce lui qui est ici, et pas un autre. Il se demandait si les jeunes qui allaient tous les jours à l’école, qui vivaient dans un de ces gratte-ciels, pensaient quelques fois à lui. Il se demandait si ces jeunes là ont connu des malheurs plus grands que les siens. Mais même s’il se posaient ces mêmes questions tous les soirs, il ne trouvait pas de réponse.
Les bruits d’une fête au loin parvenait jusqu’aux oreilles de Paulo. C’était sûrement une de ces grandes soirées mondaines qui étaient organisées dans la ville tous les mois, comme il l’avait deviné grâce aux photos dans le journal. La vie de Paulo était bien loin de tout ça.
Mais Paulo savait qu’il avait sa propre fête à lui, dans son cœur. Il savait que dans sa tête, les idées dansaient avec l’imagination, tandis que l’espoir prenait un verre au bar avec l’amour. Le désir et la détermination s’étaient trouvés une place côte à côte sur le canapé, alors que le travail et la patience se déhanchait au milieu de la salle. Dans un coin sombre, se terraient la tristesse et la mélancolie, qui ne voulaient pas faire la fête, mais bientôt l’espoir leur tendrait la main pour les inviter à faire quelques pas sur la piste. Les rêves dansaient, plus rayonnantes que jamais, rythmées par les battements de son cœur.
Sa vie n’était pas du tout une fête. Mais le cœur de Paulo battait son plein. Alors, tant que son cœur battait encore, la fête continuera, et Paulo ne perdra pas espoir.
Cette nuit-là, sous le ciel sans étoile, il se promit de ne jamais abandonner, peu importe ce qui arrive. Il se promit qu’un jour, il montera au sommet de ces grandes tours et touchera les cieux de ses propres mains. Cette nuit-là, à Happyland, devant sa maison délabrée, à côté des sacs de déchets, Paulo dansait au rythme de la soirée mondaine à quelques kilomètres de là.
Peu à peu, la musique se perdait dans la nuit noire, la fête prenait fin.
Mais Paulo savait que sa fête ne s’arrêtera jamais. Il dansait toujours.

CPGE

Iris Gilabert Manzanares, MP*1, Silence, 3e prix


silence.



Te voici. Heureusement que tu nas rien entendu. Jaurais été déçu de gâcher cette surprise.

Ça m’étonne, à vrai dire. Depuis que les bruits ont commencé, ils nont pas cessé de résonner autour de moi. On dirait un festival de fredonnements, un chœur de craquements, la bande sonore dun ouragan. Depuis que les bruits ont commencé, le grincement mordant des cordes dissonantes et des cuivres oxydés écorche chaque jour les murs de cette chambre. Les sons que jabhorre le plus sont les jaunes. Narquois, moqueurs, criardsce sont des vibratos qui se cachent sous mes draps. Après les avoir poursuivis pendant toute la journée, un archet guerrier à la main, ils profitent de mon sommeil pour sincruster dans ma tête, égratigner chaque recoin, explorer à toute vitesse les replis de mes idées, et faire de mes souvenirs un amas de lambeaux désordonnés. Il arrive parfois que les sons bleus prennent leur place. Ils sont plus délicats, ceux-là. Le festin ravageur devient effleurement jovial. Ou plutôt une sadique torture de mes neurones éreintés. Si jarrivais du moins à les localiser mais ils tressaillent, rebondissent, apparaissent inopinément au fond de mon oreille, puis seffacent entre deux pensées.

Irrémédiablement, tout ce fracas remue la poussière qui sy est déposée pendant mon séjour prolongé entre ces murs. Je me fige, je me concentre, je retiens mon souffle, mes idées, mon cœur, mon regard, mais
j’éternue.

Il me semble dans ces cas-là quen leur communiquant une sorte d’énergie je réussis involontairement à les calmer. Peut-être à les disperser, à les précipiter contre les murs, ou, qui sait, à les lancer vers la cheminée. On nentend pendant quelques instants que le crépitement inconstant du feu. Je devine leur silhouette parmi les bois allumés, désaccordés, parmi les bouts de papier qui se froissent et seffeuillent. Comme des ailes de mouche qui perdent leurs écailles, des allumettes brûlées à mi-chemin entre la poussière et la flamme.
Puis le bourdonnement revient.
Je me réfugie entre les plis de mon drap chiffonné, entre les ombres du rideau, la lumière du pétillement.
Et toi? Quand viendras-tu? Tout est prêt, planifié sur des feuilles carbonisées (pour préserver le secret). Je nai plus qu’à guetter ton arrivée, rêver du moment, ton visage illuminé. Plus que quelques sonates vertes, celles qui retentissent le matin.



Et te voici, le verre deau de tous les jours à la main. La porte refermée derrière toi.

Fuyons. Fuyons cette lacérante monotonie.

Verre deau. Gris. Pose-le sur la table, merci. La table en a lhabitude, elle simmobilise pour le recevoir. De légères vibrations, la couleur du ciel le soir. La fenêtre attire ton regard. Encore, orage. Porte, verre, porte, coup de poing sur la table, verre deau: une tempête à la surface.

Il y a dix pas de la porte à la fenêtre, le temps quun diapason change lentement de nuance.

Cinq pas jusquau verre deau, quinze plis dans le rideau. Une nouvelle mouche dans le feu.

Un homme me fixe derrière la glace. Je lui explique: tout est préparé, il ne reste qu’à oublier ce tempo fatal. Toi et moi, ailleurs, une célébration sans fin. Des gouttes de pluie glissent sur le miroir; des larmes de vitre sur son visage. Toi et moi, là où les gouttes qui saccrochent au ciel sont des pianissimos qui ont perdu la force de couler; ailleurs.

Ailleurs est au fond dun verre, dans les tempêtes de lautre côté du miroir, ailleurs tout tremble lors du battement dailes dun papillon enfermé dans une goutte deau, ou dans une capsule au fond dun verre, parce quailleurs les ailes des papillons sont recouverts de la poussière qui s’échappe des flammes des bougies lorsquun fa dièse les survole de trop près. Ailleurs les tempêtes soulèvent la poussière de la table avant quun verre ny laisse une trace de gouttes deau et recouvrent de flammes les ailes des mouches enfermées dans des capsules que lhomme du miroir na pas voulu avaler.



Mais te voici, un tas de feuilles à la main. Jai mon archet entre les doigts, et la porte est un gong derrière moi.

Tes venue habillée tout en blanc, pour moi. As-tu tout deviné? Des accords cristallins longent tes cheveux, ton cou, tes épaules, dansent au rythme des mordants dans ton regard.

Tout en blanc, une cérémonie pour nous deux. Moi qui voulais te surprendrealors que la dernière mesure tappartient. Jouons ce qui reste; il ny a plus quune table entre toi et moi.

De la musique, vite!

Les cuivres bleus frissonnent, les tambours dambre marquent le tempo de mes pas.

Plus fort!

Les crochées vertes percutent mes tempes, ta bouche ouverte essaie de chanter en vain. Je sais quelle couleur manque à ta voix.

De la musique, prestissimo!

Je brandis mon archet et le tas seffeuille entre tes mains. Je ramène ton visage fuyant près de moi. Tout en blanc, tes joues, tes lèvres; tout en blanc, les murs, le sol parsemé de papiers dont nous navons plus besoin. Des notes, tes notes, mon nom écrit en pattes de mouche et des chiffres sans fin. Le nom du compositeur sur des partitions dont je suis las. Les battements de mon cœur, est-ce que javais faim quimporte tout cela. Naie pas peur, on fera ensemble le sforzando final.

Mon archet glisse sur ta peau, tout droit, et la voilà, ta voix rouge carmin, et tout sarrête, et tu reposes entre mes bras, et je comprends, et je respire, et je souris, parce quenfinje peux fêter avec toi le


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